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Les Turcs allemands face au scrutin sur fond de crise entre Ankara et Berlin

German Chancellor Angela Merkel and President Recep Tayyip Erdogan last week met on the sidelines of a G20 summit in Hamburg, but Merkel conceded afterwards that "deep differences" remained
Bernd Von Jutrczenka (POOL/AFP/File)
L'Allemagne accueille près de 3 millions de Turcs, soit la plus grande diaspora turque au monde

Lorsque les Turcs d'Allemagne iront aux urnes dimanche, comment leur vote pourrait être considéré autrement qu'un test concernant leur allégeance. Déjà pris en étau entre l'Allemagne et la Turquie depuis le putsch raté de juillet dernier, la pression mise sur ce petit groupe de la diaspora n'a fait que de s'intensifier tout au long de la campagne – et des deux côtés.

Près de 3.5 millions de Turcs vivent en Allemagne – soit la plus grande diaspora turque au monde – parmi lesquels 1.5 million sont éligibles à prendre part à l'élection fédérale.

La chancelière Angela Merkel est l'ennemie, à en juger par le président turc Recep Tayyip Erdogan un mois avant le vote qui appelait ses ressortissants à ne pas soutenir son parti, l'Union chrétienne-démocrate (CDU) – ni ses rivaux, le Parti social-démocrate (SPD) ou encore Les Verts, désignés ennemis d'Ankara.

Bekir Yilmaz, président de la communauté turque de Berlin, rappelle qu'en 2015, avant les élections générales turques, les hommes politiques allemands ont fait un appel similaire en soutenant le parti pro-Kurde HDP. La tentative de mobiliser les Turcs d'Allemagne au sein de son propre camps remonte à plusieurs années, dit-il, depuis les manifestations du Gezi Park en 2013.

"Il [Erdogan] aurait pu être plus intelligent; Au lieu de dire pour quel parti il ne faut pas voter, il aurait fallu dire pour quel parti voter. Il a été plus précis, et cela a été inutile ", a déclaré Yilmaz à i24NEWS.

PATRIK STOLLARZ (AFP/File)

Ce dernier est toutefois convaincu que le nombre de Turcs d'Allemagne qui suivra les recommandations d'Erdogan sera "limité", car ils sont "assez mûrs" pour décider eux-mêmes pour quel parti voter.

"Erdogan ne peut pas me dicter ce qu'il veut ici", a déclaré Gulsun, 58 ans, au détour du quartier berlinois de Kottbusser Tor à majorité turque. "Erdogan ne peut pas dire ce que je dois faire, je ne le veux pas", a-t-elle déclaré à l'agence de presse française AFP.

"Il ne m'intéresse pas", a appuyé Hasan, 52 ans. "Bien sûr que je voterais pour qui j'ai envie, pas pour quelqu'un qui ne me donne rien, je ne veux pas faire ça".

Mais même les Turcs critiquant Erdogan sont déçus par la façon dont les deux candidats à la chancellerie s'attaquent au dossier turc. Lors d'un débat télévisé entre Merkel et le leader du SPD, Martin Schulz, le thème de l'adhésion de la Turquie à l'UE a pris le devant de la scène, chaque candidat essayant de surenchérir à l'aide d'une rhétorique musclée.

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"Lorsque les politiciens allemands parlent de la Turquie, je veux qu'ils parlent des 50.000 personnes innocentes qui sont en prison en ce moment, je veux entendre parler des 200.000 personnes qui ont perdu leur emploi", a déploré Ahmet Daskin de la Fondation Dialogue et Education, représentant en Allemagne le mouvement de l'opposition Hizmet.

"Je veux qu'ils parlent de ces sujets plutôt que de l'adhésion de la Turquie à l'Union européenne. C'est juste du populisme".

De son côté, Yilmaz pense que la Turquie devrait représenter un enjeu moins important dans la campagne électorale. Mais concernant l'adhésion, il est d'accord avec Daskin: "Sauf pour l'Allemagne et l'Autriche, aucun autre pays européen n'est prêt à annuler les négociations. Cela n'arrivera pas."

"C'est triste de voir que l'Allemagne est en train de sacrifier ses relations avec la Turquie au profit de la campagne, et tout ça dans le but de récolter quelques votes de la droite", a-t-il ajouté. "Pourquoi les gens voudraient voter pour une copie alors qu'ils pourraient avoir l'originale (l'AfD ndlr)? Les partis allemands suivent la mauvaise stratégie."

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Ce que les Turcs allemands feront le jour des élections, personne ne se risque à le prédire.
Habituellement, les gauchistes, ou les Turcs pro-kurdes, se sentent davantage concernés par les problèmes de justice sociale et votent généralement pour la gauche allemande: Les Verts, les SPD ou le Parti de Gauche.

Dans le même temps, les conservateurs tendent en majorité à suivre le signal d'Ankara et votent pour des partis marginaux locaux assujettis à Erdogan ou ignorent complètement l'élection, montrant davantage d'intérêts à la politique de la Turquie qu'à celle de l'Allemagne. Mais, à mesure que le nombre d'électeurs potentiels augmente, leurs voix pourraient également devenir de plus en plus significatives.

L'Union des Turcs de Berlin (TBB) est l'une des nombreuses organisations militant pour une plus grande participation au vote de la communauté turque. "C'est seulement si notre participation est importante, que nous éviterons d'avoir un AfD puissant au parlement", a expliqué un porte-parole, Ayşe Demir".

"Nous ne nous soucions pas de savoir pour qui ils votent du moment qu'ils votent", a déclaré Yilmaz. "Le sujet majeur est qu'ils utilisent leurs droits démocratiques et respectent leurs obligations, et aussi de couper l'herbe sous le pied des populistes".

De même, ceux qui avaient l'habitude de voter pour la gauche allemande en croyant que cette dernière soutiendrait la communauté turque, peuvent à présent changer d'avis, a justifié le leader de la communauté. "Ces partis ont soutenu l'autorisation de la double citoyenneté et l'adhésion de la Turquie à l'UE, mais maintenant la situation a changé, les Turcs en Allemagne doivent voir qui représente le mieux leurs intérêts".

Boris Roessler (dpa/AFP)

Beaucoup des nouveaux votants sont des jeunes adultes nés en Allemagne. Ils ne sont pas tenus par les habitudes de vote de leurs parents, leurs voix pourraient être récupérées par ceux qui se revendiquent comme des militants de la justice sociale et contre le racisme.

"Mon espoir est que les nouveaux votants soient lassés des problématiques turques et voudront prendre plus de responsabilité dans la politique allemande, se concentrer sur les problèmes et défis que nous avons en Allemagne", a souhaité Daskin.

Dans tous les cas, cette campagne pour le vote turc, dit-il, devraient se trouver un meilleur argument de vente plutôt que d'évoquer le lien entre les Turcs d'Allemagne et le "vieux pays", ou de les accuser de loyauté partagée.

"Si Merkel dit "soyez fidèles à l'Allemagne", je lui demanderais alors, qu'est-ce que l'Allemagne à fait pendant ces 30-40 dernières années pour mériter cette loyauté? Pareil avec Erdogan et le gouvernement turc, on peut se demander qu'ont-ils fait pour les gens ici pour gagner leur loyauté?".

"Il y a presque 30% de non-votants en Allemagne mais personne ne leur demande leur allégeance – seulement aux citoyens turcs allemands. Parlant en qualité de citoyen, je suis agacé lorsque voter devient une question de loyauté".

Polina Garaev est la correspondante d'i24news en Allemagne.

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