- i24NEWS
- International
- Europe
- Les Jeux olympiques juifs dans le "stade d'Hitler"
Les Jeux olympiques juifs dans le "stade d'Hitler"
Les 14è Maccabiades se tiendront à Berlin à la fin du mois, une première depuis la Shoah

Soixante-dix ans après la chute du IIIème Reich, sa mémoire résonne encore sur les gradins du stade olympique de Berlin. Les drapeaux à croix gammée flottant au-dessus d’une foule effectuant le salut nazi sont les images qui rappellent le plus le stade, construit sous les ordres d’Hitler en vue des Jeux Olympiques de 1936.
Mais à la fin de ce mois, ces mêmes gradins et bancs seront occupés par des milliers d’athlètes juifs venus du monde entier à l’occasion des 14ème Maccabiades européens, qui se dérouleront dans la capitale allemande.
Plus de 2.300 sportifs, hommes et femmes représentant 36 pays vont s’affronter dans 19 disciplines dans le parc olympique duquel les athlètes juifs furent exclus des Jeux en 1936.
La compétition, qui s’étend sur une semaine, a lieu pour la première fois depuis la Seconde guerre mondiale sur le sol allemand, coïncidant non seulement avec le 50e anniversaire de la normalisation des relations diplomatiques israélo-allemandes, mais aussi avec le 50e anniversaire de la reconstitution de Maccabi Allemagne et avec le 70e anniversaire marquant la fin de la guerre.
Le choix de ce lieu si controversé n’a cependant pas été une décision facile.
“Lorsque je suis entré dans le stade pour la première fois il y a un an et demi, même moi je me suis demandé s’il était avisé de célébrer les jeux ici”, a avoué à i24news Alon Meyer, le président de Maccabi Allemagne.
“J’ai toujours la chair de poule lorsque je repense à ce qui s’est passé dans ce lieu, qui s’est trouvé ici et aux slogans qui y ont été scandés. C’est incroyable. Mais aujourd’hui, nous revenons exactement au même endroit pour dire ‘vous avez échoué, nous sommes ceux qui ont vaincu’ ”.
Pour lui, les jeux reviennent là où tout a commencé. “Les premières Maccabiades d’Europe et d’Israël ont été organisées depuis Berlin. Même lorsque le siège des Maccabiades a été transféré à Londres, son président était Allemand”, se souvient-il. Les clubs sportifs juifs ont réouvert en Allemagne en 1965, et quatre ans plus tard, l’Allemagne participait de nouveau aux Maccabiades en Israël. Mais pour la communauté juive locale, il était hors de question d’héberger les jeux plus tôt”.
“L’ancienne génération n’était pas prête à cela”, explique Meyer. “Ils ne se sentaient pas chez eux ici, et beaucoup d’entre eux vivaient encore avec leurs valises bouclées, prêts à fuir. Mais nous ne ressentons plus cela. Aujourd’hui, la vie juive est florissante en Allemagne, et c’est l’occasion de le montrer au monde”.
Ce raisonnement était suffisant pour apaiser ceux qui se sentaient gênés à l’idée d’organiser les Maccabiades “dans le stade d’Hitler”. Au final, une seule chose est restée taboue: le relais de la flamme olympique, une tradition initiée par les Nazis aux Jeux Olympiques de 1936 à des fins de propagande.
Au lieu de cela, les organisateurs des Maccabiades ont décidé d’un hommage historique totalement différent. La flamme sera portée dans le stade par des motocyclistes,ayant fait le chemin depuis Israël jen traversant l’Europe, comme le firent les motards pour annoncer la première compétition des Maccabiades en Israël (Palestine mandataire de l’époque) en 1932.
Pour ces motards, dont certains sont des personnalités notoires en Israël, ce sera l’apogée d’un voyage de 22 jours à travers la Grèce, la Bulgarie, la Serbie, la Hongrie, la Slovaquie et la République tchèque. Durant leur voyage, qui sera filmé pour le documentaire De retour à Berlin, les motards exploreront les racines de leurs propres familles en Europe, ainsi que la situation actuelle des communautés juives.
“Les Maccabiades représentent les Juifs qui sont fiers d’être juifs, qui montrent leur force et refusent d’être des victimes, et pour beaucoup de communautés en Europe, rencontrer de tels Juifs est une expérience totalement différente”, affirme Catherine Lurie-Alt, la réalisatrice du documentaire.
Ce sont ces revers de l’histoire qu’elle souhaite mettre en valeur lorsqu’elle discute avec des Allemands. “C’est un sujet sensible. Nous décrivons le film tout simplement comme étant une balade originale de motocyclistes, une histoire simple et joyeuse”, ajoute-elle. “De retour à Berlin signifie que nous revenons à Berlin en tant que vainqueurs. C’est un moment de conciliation et de rédemption”.
Pour sa part, Alon Meyer était conscient que mettre en valeur la vraie histoire serait la clé pour obtenir le soutien des autorités. “Les politiciens aussi veulent que la cérémonie soit une réussite, ils ont tout intérêt à présenter la vie des Juifs en Allemagne, mais j’ai tout de même besoin de ‘vendre’ ce projet afin de les convaincre de nous accorder des fonds. Je leur ai rappelé à quel point il est positif pour les relations publiques de l’Allemagne, comme pour la communauté juive allemande, d’avoir des journalistes présents et qui écriront que ces Maccabiades ont été une réussite.
L’intérêt de l’Allemagne à l’auto-promotion a aussi servi à résoudre l’un des plus grands défis des Maccabiades : obtenir des fonds suffisants pour assurer la sécurité. “Nous ne craignons pas que les jeux déclenchent une vague d’antisémitisme, mais nous sommes inquiets à l’idée de devenir une cible d’attaques terroristes”, souligne Meyer.
A l’origine, les autorités de Berlin n’avaient pas offert de soutien financier adéquat, mais le fait que la sécurité pourrait être compromise par manque de fonds, a suffi pour les faire changer d’avis.

Par la suite, les ministères israéliens des Affaires étrangères et de l’Intérieur se sont également impliqués financièrement,aidés par les services de la sécurité intérieure (Shin Bet) qui ont fourni des conseils.
Au total, près de 800.000 euros ont été investis dans la sécurité privée, en plus de centaines de policiers affectés par la municipalité de Berlin, dans le cadre d’un budget de 5,5 millions d’euros.
“Nous ne pourrions pas espérer un tel budget dans quatre ans, sachant qu’il est de plus en plus difficile de faire admettre l’importance de ces jeux à la population”, explique Meyer. “Nous faisons en sorte que les gens n’oublient pas ce qui s’est passé ici, mais les nouvelles générations veulent de moins en moins affronter l’histoire de l’Allemagne”.
“Si les Maccabiades devaient se dérouler ici encore une fois dans trente ans, ce serait complètement différent”, poursuit-il. “La Shoah sera bien trop éloignée et plus personne ne sera là pour témoigner de son histoire. Mais aujourd’hui, les gens qui viendront ici, dont certains sont des descendants de ceux qui furent forcés de fuir l’Allemagne, auront l’opportunité de boucler la boucle. C’est maintenant le moment idéal pour les Maccabiades à Berlin”.
Polina Garaev est la correspondante d'i24news à Berlin
