Quantcast i24NEWS - Mentir à propos de son profil Facebook est-il un droit de l'homme ?

Mentir à propos de son profil Facebook est-il un droit de l'homme ?

Le tribunal de grande instance de Paris doit se prononcer sur sa compétence et plus généralement sur celle de la justice française, pour juger Facebook
Loïc Venance (AFP)
Les organisations de défense de la vie privée en Allemagne mènent la lutte contre les pratiques de Facebook

Mentir à propos de son profil Facebook est-il un droit de l'homme? En Allemagne, où la vie privée était jadis un privilège rare, cela fait maintenant consensus. Google et les médias sociaux incarnent aujourd’hui le rôle de Big Brother contre lequel les organismes de défense des libertés allemands se battent pour préserver la confidentialité de l'information. Plus récemment, ils s’en prennent à la politique sur les noms authentiques de Facebook.

Le commissaire à la protection des données de Hambourg, Johannes Caspar, a bloqué le mois dernier la tentative du géant des médias sociaux de forcer les utilisateurs allemands à révéler leurs vrais noms,”tel qu’il est inscrit sur les cartes de crédit, le permis de conduire ou la carte étudiante", précise la société. Alors que Facebook insiste pour affirmer que cette politique "permet de garder notre communauté sécurisée” et permet aux gens de savoir avec qui ils se connectent, Caspar est en désaccord: "c’est juste une prétention qu’ils ne sont pas en mesure de faire respecter", a-t-il confié à I24news. "La promesse de contacts “propres” et identifiables ne peut pas être tenue."

Caspar est le champion des utilisateurs avertis et non avertis: c’est lui qui enquête sur leurs plaintes contre les fonctionnaires et les entreprises basées à Hambourg, dont Google Allemagne et le réseau social professionnel Xing. Sa décision concernant la politique controversée de Facebook allait à l'encontre d'une décision de 2013 d’un tribunal de Schleswig-Holstein sur la même question. Facebook a prévu de faire appel, mais Caspar est convaincu: cette exigence est illégale.

HmbBfDI / Thomas Krenz

"La politique des noms authentiques empiète sur le droit d'utiliser des services Internet avec des pseudonymes lorsque cela est techniquement possible et raisonnable, tel que réglementé par le German Telemedia Act," explique-t-il. Facebook exige également des utilisateurs qu’ils envoient une preuve d’identité officielle avec photo et, dans certains cas, prend même la liberté de changer leurs noms lui-même. Ces identifiants sont automatiquement stockés, selon Caspar, en contravention de la loi allemande, comme l'est aussi "le changement arbitraire du nom de l'utilisateur, ce qui constitue une violation flagrante du droit à l'autodétermination informationnelle”.

Le PDG de la compagnie Mark Zuckerberg a récemment défendu cette politique lors d’une séance de questions/réponses sur Facebook: “les gens sont beaucoup moins susceptibles d'essayer d'agir de manière abusive envers les autres quand ils utilisent leurs vrais noms. Prenons l’exemple d’une femme qui rompt avec un homme qui la harcèle : empêcher que son ex-mari puisse créer des profils avec de faux noms pour la harceler est important. Tant qu'il utilise son vrai nom, elle peut facilement le bloquer."

Ironiquement, les anciennes victimes de violence conjugale sont parmi les plus farouches opposantes à cette politique, car elle leur empêche aussi d'ouvrir un compte sous un nom inconnu de leur agresseur. La politique a été également critiqué par les transsexuels, drag queens et les Amérindiens, dont les noms déclenchent souvent une enquête, ce qui constitue une discrimination de facto.

"Quel est le problème d’utiliser des pseudonymes?" a demandé le commissaire allemand. "Beaucoup de gens ont de bonnes raisons de vouloir en utiliser: les enfants mineurs qui utilisent les réseaux sociaux pour la première fois, les gens qui sont victimes de persécutions politiques, les personnes ayant des préférences sexuelles particulières, les personnes traquées ou les personnes qui veulent empêcher que leur compte privé soit utilisé par d'autres personnes pour des motifs professionnels. Utiliser des pseudonymes peut être un moyen pour les gens d'exercer leur droit à la liberté d'expression."

En août 2012, Facebook estimait qu'environ 8,7% de ses comptes étaient faux, ce qui à l'époque signifiait 83.1 millions de comptes avec des noms “non authentiques”. L'Allemagne compte plus de 20 millions d'utilisateurs Facebook et, craignant de donner trop d'informations, beaucoup d'entre eux ont recours à l'utilisation de pseudos. Ils inventent des noms de famille, ou divisent leur prénom en deux parties, pour en faire un prénom et un nom.

Il est impossible de connaître l’étendue de cette pratique. "Je doute que même Facebook puisse faire cela", ajoute Caspar, malgré ce qu’affirme la société. "Personne ne peut être sûr que Martin, 14 ans, est vraiment la personne qu'il prétend être ou un père de famille de quarante ans."

Les organisations de défense des libertés partout dans le monde sont impliquées dans des batailles avec Facebook au sujet de divers enjeux, mais rares sont celle qui sont aussi engagées que les organisme de défense de la vie privée en Allemagne qui compte pas moins de 17 organisations de ce type: un organisme de protection des données par Land et un autre au niveau fédéral. Le droit à la vie privée est ancré dans le droit allemand davantage que dans les autres pays de l'Union européenne (UE).

Les rapports sur les fuites de la NSA au sujet du téléphone de la chancelière Angela Merkel ont été vécus ici par les citoyens comme une insulte personnelle. Ils ne peuvent s’empêcher de se souvenir des pratiques les plus noires de la Stasi, la police secrète est-allemande, à chaque fois que la question de la vie privée est débattue.

"Bien sûr, il existe un lien fort avec notre expérience du totalitarisme et ses conséquences inhumaines. La dignité humaine et les droits fondamentaux d'un individu sont les principes de base de notre constitution”, souligne Caspar, mais il admet qu’avec l’accroissement de la puissance numérique des gouvernements, des entreprises et des services de renseignement “la protection de ces droits est un grand défi”.

L'Autorité de la protection des données de Hambourg avait ciblé en 2011 la tentative de Facebook d’introduire la technologie de reconnaissance faciale, qui permet de “taguer” automatiquement les amis dans les photos des utilisateurs. Son équivalent dans le Schleswig-Holstein a quant à lui porté son attention sur une autre caractéristique de FB: le bouton «Like» intégré dans d'autres site web, qui permet aux utilisateurs de partager facilement des liens avec leurs amis, recueille secrètement selon le commissaire local des données sur les utilisateurs.

D’autres organismes de protection de la vie privée à travers l'Europe mènent des luttes similaires et, au cours des quatre dernières années, la coopération entre les différents organes régulateurs de l'UE est devenue plus étroite. Mais les lois dans ces pays ne sont pas toujours aussi claires sur ces questions qu’elles le sont en Allemagne. "Il existe une grande base juridique commune dans toute l'Europe, mais il y a aussi des règles différentes dans les différents Etats membres", note Caspar. Néanmoins, "il y a de bonnes raisons de mettre en œuvre une loi similaire dans l'avenir dans le cadre du General Data Protection Regulation (GDPR) de l'UE”, recommande-t-il.

Le GDPR reflète une tentative d'unifier les efforts de protection des données en une loi commune, après avoir compris que les normes actuelles ne suffisent pas à gérer les nouveaux défis que posent, par exemple, les médias sociaux. Le nouveau règlement, qui devrait être finalisé au cours de l’année prochaine et qui devrait entrer en vigueur d’ici deux ans tout au plus, définit clairement des questions telles que la responsabilité, le consentement, les sanctions et le “droit à l'oubli”, soit le droit de demander que des informations personnelles disponibles en ligne soient supprimées.

"L'Europe symbolise l'opposé de l'idée totalitaire de transformer chaque détail du comportement humain, des émotions humaines et de la pensée humaine en un objet de stratégies de marketing capitalistes”, avait écrit le ministre allemand de l'Economie, Sigmar Gabriel, dans un article publié dans le Frankfurter Allgemeine Zeitung après que la Cour européenne de justice a statué en faveur de ce droit l’année dernière.

"Nous devons nous assurer que les citoyens européens sécurisent leur capacité de contrôler la façon dont la technologie numérique est utilisée et retrouvent ce pouvoir là où ils l’ont déjà perdu."


Polina Garaev est la correspondante d’I24news en Allemagne.

Commentaires

(1)
troublion

c'est ce que font naturellement , sans avoir besoin de face book, tous les hommes et femmes politiques de notre pays

8Article précédentLe monde affronte "la pire crise de réfugiés" depuis la Seconde guerre mondiale (Commission européenne)
8Article suivantGrèce: un ferry accoste à Kos pour accélérer l'enregistrement des réfugiés