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Analyse: Erdogan continue de changer les règles de la politique turque

Turkish President Recep Tayyip Erdogan (left) and Prime Minister Ahmet Davutoglu visit the mausoleum of the founder of the Turkish Republic, Mustafa Kemal Ataturk, in Ankara on October 29, 2015
Adem Altan (AFP/File)
La volonté d'affirmation du PM Ahmet Davutoglu aura accéléré son départ décidé par le président turc

Ahmet Davutoglu était censé être le comparse idéal. Depuis 2003, il était le bras droit politique de Recep Tayyip Erdogan. Il a d'abord été son consultant en politique étrangère lorsqu'Erdogan était Premier ministre, puis ministre des Affaires étrangères en 2009, avant de devenir lui-même Premier ministre, après qu'Erdogan a été élu président à l'été 2014. Ce ne fut donc pas surprenant que Davutoglu soit considéré comme une marionnette manipulée par le président depuis sa nouvelle résidence luxueuse d'Ankara.

Cependant, ce n'était pas suffisant pour Erdogan, qui a décidé de remplacer Davutoglu par un Premier ministre qui lui sera encore plus fidèle.

La Turquie n'a plus connu de gouvernement de coalition depuis 14 ans et cela se ressent. La culture politique du compromis et de la flexibilité a cédé la place à un pouvoir plus centralisé, qui prend des mesures agressives contre ses rivaux politiques et œuvre pour faire taire les voix qui le critiquent dans les médias et la société civile.

Erdogan cherche à avoir un contrôle total de la Turquie. Il ne peut pas encore changer le système parlementaire en un système présidentiel, car il n'a pas encore la majorité requise pour cela au Parlement. Mais dans les faits, ce changement s'opère déjà. Le mouvement qui a conduit Erdogan à remplacer Davutoglu est une étape supplémentaire dans l'évolution des règles de la politique turque.

Aucune différence de principe, idéologique ou politique qui aurait pu provoquer la démission du Premier ministre n'est vraiment apparu entre Erdogan et Davutoglu, alors qu'il y a six mois, ce-dernier conduisait son parti à une nette victoire aux élections.

Les premières frictions entre les deux hommes sont apparues il y a plus d'un an, avec la volonté de Davutoglu de donner du contenu à son poste de Premier ministre. Il a notamment tenté (sans réussite) de faire du chef du renseignement turc, Hakan Fidan, un membre du Parlement, contre l'avis d'Erdogan, et il a eu un rôle trop important aux yeux du président turc dans les négociations réussies avec l'Union européenne concernant le traitement de la crise des réfugiés en Syrie.

Tout cela n'est pas dans l'esprit du président Erdogan, et cela s'est reflété dans la décision de l'AKP le mois dernier, de retirer des mains du Premier ministre le pouvoir d'opérer des changements au sein du parti.

Cette décision a marqué la fin de la gouvernance de Davutoglu. Cependant, lors de son émouvant discours d'adieu, le futur ex-Premier ministre turc s'est abstenu d'appeler à la contestation contre Erdogan. Il a souligné l'amitié de longue date qui les unit et a promis de continuer à servir le parti, en tant que membre du Parlement.

Il est cependant fort à parier que les rancœurs entre les deux hommes remontent bientôt à la surface.

Davutoglu n'est pas le premier des partenaires d'Erdogan à se retrouver de l'autre côté de la barricade. D'autres anciens responsables de l'AKP, dont certains qui ont fondé le parti avec lui, ont fustigé la centralisation des pouvoirs menée par le président turc et son éloignement des valeurs qui caractérisaient le parti à ses débuts.

L'ancien président de la Turquie Abdullah Gul, l'ancien ministre des Affaires étrangères Yasar Yakish ou encore l'ancien vice-Premier ministre, Bulent Arintz ont, à un moment critiqué les manœuvres opérées par Erdogan.

Cependant, en dépit de vieilles rumeurs sur l'éventuelle création d'un autre parti au sein des milieux conservateurs religieux, aucun d'entre eux n'a encore décidé de se confronter à Erdogan dans l'arène politique. À long terme, le départ de Davutoglu signifie l'arrivée d'un renfort supplémentaire dans leurs rangs.

Le projet turc: zéro problème avec ses voisins

Le départ de Davutoglu représente également la fin d'une ère de la politique étrangère turque. Il s'est engagé en politique après une carrière universitaire, comme professeur de sciences politiques, au cours de laquelle il a produits de nombreux écrits sur la politique que devait mener la diplomatie turque.

Son livre épais fourni des lignes directrices sur la conduite idéale que la Turquie devrait mener dans l'arène internationale. En tant que ministre des Affaires étrangères, Davutoglu s'est attaché à mettre en œuvre le paradigme qu'il a développé. Il a donné à la politique étrangère turque, conservatrice et prudente depuis des décennies, une approche proactive et ambitieuse.

Davutoglu a œuvré pour faire de la Turquie un pays au centre de l'arène mondiale qui met en œuvre une politique étrangère multirégionale. Il a agi pour sa transformation en acteur de premier plan au Moyen-Orient, en se basant sur le patrimoine ottoman, et en créant une situation dans laquelle la Turquie aurait "zéro problème avec les voisins".

A ses débuts, en tant que ministre des Affaires étrangères, la Turquie a remporté des victoires diplomatiques au niveau régional et international. Mais plus tard, notamment après le déclin de la puissance de l'islam politique au Moyen-Orient et du renversement du président égyptien Mohammed Morsi, la Turquie s'est retrouvée plus isolée et dépourvue de réelle influence dans la région.

De plus, la politique agressive menée par Davutoglu envers la Syrie, dont le principal objectif était le renversement définitif d'Assad, n'a pas donné de résultats positifs. Bien au contraire. Non seulement la Turquie n'a pas réussi à atteindre ses objectifs déclarés en Syrie, mais la guerre chez son voisin va lui coûter un prix élevé en terme sécuritaire, économique et social.

Paradoxalement, c'est là où la politique étrangère turque a échoué que Davutoglu a réussi à satisfaire ses aspirations diplomatiques, ce qui aura certainement accéléré sa chute. Davutoglu a en effet joué un rôle clé dans la signature de l'accord turco-européen sur la question des réfugiés de Syrie.

Cet accord comprend notamment la promesse de l'Europe d'abroger l'obligation d'un visa pour les Turcs qui veulent voyager dans les pays de l'UE. Il s'agit là d'une mesure que la Turquie n'était même pas parvenue à obtenir au moment de ses grandes réformes démocratiques qu'Erdogan a menées lors de la première moitié de la décennie précédente.

L'ironie est que Davutoglu, qui au cours de son mandat de ministre des Affaires étrangères était soupçonné par l'Occident d'éloigner la Turquie de sa traditionnelle politique pro-occidentale, a fini par susciter les éloges des responsables occidentaux.

Toutefois, la principale préoccupation en Occident ne concerne pas nécessairement le nom du prochain Premier ministre. Davutoglu est déjà considéré comme un concurrent d'Erdogan, et comme son potentiel successeur. La crainte vient surtout de l'érosion significative de la démocratie turque, conduite par son président, et qui devient de plus en plus difficile à arrêter.

Le docteur Nimrod Goren est le président du Mitvim, institut israélien de relations internationales et régionales et enseigne à l'Université hébraïque de Jérusalem au Département des études moyen-orientales

Cette analyse est publiée avec l'aimable autorisation de Ynet.

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