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L’autre relation "spéciale" de l'Allemagne

Les ministres iranien Zarif (à gauche) et allemand Steinmeier (à droite) des Affaires étrangères
JONH MACDOUGALL (AFP)
Les nouveaux liens entre l'Allemagne et l'Iran affecteront-ils les engagements de Berlin à l'égard d'Israël ?

En 1984, le diplomate Hans-Dietrich Genscher a été le premier ministre des Affaires étrangères occidental à visiter l'Iran post-révolutionnaire. En juillet 2015, moins d’une semaine après la signature de l’accord historique sur le programme nucléaire de l'Iran, un haut responsable allemand, le vice-chancelier Sigmar Gabriel, s’est dépêché de répéter ce précédent.

"La plupart des Allemands n’ont aucune idée des fondements du régime iranien, ni de la révolution islamique”, explique Matthias Küntzel, un critique de longue date des relations irano-allemandes. “Ils répètent leur erreur historique et personne ne veut lire Mein Kampf”.

Alors que des dizaines de sociétés allemandes attendent aujourd’hui la possibilité de récupérer leur part du marché iranien, les inquiétudes parmi les sceptiques se font de plus en plus grandes. Un colloque à Berlin intitulée “Fenêtre d'opportunité ou effondrement d'une région", organisé par le “Mideast Freedom Forum Berlin” (MFFB) et l’ “Israeli Institute for National Security Studies” (INSS), débattra samedi de “l’autre relation spéciale” de l'Allemagne, dont beaucoup estiment qu'elle révèle les fissures de l’engagement de Berlin envers Israël.

"Si l'Allemagne voulait vraiment aider Israël en faisant pression sur l'Iran, ce serait le pays idéal pour le faire, grâce à sa puissance économique et à sa bonne réputation en Iran," a confié Küntzel, l'un des orateurs de la conférence, dans une interview accordée à I24news. "Les Iraniens écoutent ce que Merkel dit au sujet de leur régime”.

L'histoire d'amour de l'Allemagne avec l'Iran a commencé avec la fondation de l'Empire allemand en 1871, lorsqu’ils ont mutuellement reconnu l'importance de l'autre comme allié régional dans la lutte contre les ambitions impériales russes et britanniques. Sous le régime nazi, le mythe d'une origine aryenne commune a permis de maintenir la relation malgré leurs désaccords. D'énormes investissements financiers et un ressentiment commun envers les États-Unis sont ensuite devenus le ciment liant les deux nations.

A partir des années 1990, 40% de l'industrie de l'Iran est basée sur les produits allemands. Téhéran importe principalement des machines, des pièces automobiles, des produits chimiques et des céréales. En 2005, la balance commerciale entre l'Iran et l'Allemagne était de 5 milliards d’euros. En 2014, malgré les efforts pour poursuivre les exportations dans le cadre du régime de sanctions internationales, elle est tombée à 2,7 milliards d’euros. On prévoit que ce montant devrait maintenant doubler.

Pour expliquer au reste du monde sa relation particulière avec l'Iran post-révolutionnaire, l'Allemagne a doublé sa politique d’un "dialogue critique” ou “changement par le commerce", promettant d'utiliser son implication économique pour influencer la position de Téhéran sur les droits humains. En réalité, les experts conviennent qu’il s’agissait de promesses vides.

"Le dialogue critique n’a été rien de plus qu'un slogan de propagande, une couverture pour justifier les relations économiques. Ca n'a jamais fonctionné ", dit Küntzel, qui attribue également le penchant de l'Allemagne pour l'Iran au fait que son passé nazi ne semble jamais avoir dérangé.

"Cette politique n'a fait qu’augmenter le chauvinisme iranien, le terrorisme et l'oppression nationale”, juge Benjamin Weinthal, expert de l’Iran à la Fondation pour la défense des démocraties.

Leur relation n’a été sérieusement perturbée qu’à une seule reprise, lorsque les dirigeants de l'opposition irano-kurde ont été assassinés au restaurant grec Mykonos à Berlin en 1992. Au cours du procès, le guide suprême de l'Iran, l'ayatollah Ali Khamenei, et le président Akbar Hashemi Rafsanjani, étaient directement impliqués. Leur amitié s’en est tout de même remise.

"Si un autre régime commet un assassinat sur votre sol, il n'y a aucune base pour quelque type de dialogue que ce soit," déclare Küntzel. "Si cette affaire n'a pas modifié l'attitude de l'Allemagne envers l'Iran, c’est difficile d'imaginer ce qui le fera."

L'Allemagne a également refusé de fermer la banque iranienne EIH siégeant à Hambourg, malgré les accusations des Etats-Unis et de l'UE selon lesquelles l’institution financière est impliquée dans le programme nucléaire secret de la République islamique. Les affirmations selon lesquelles de la technologie de surveillance des télécommunications, vendue à l'Iran par Siemens, a été utilisée pour réprimer les manifestants après la réélection de Mahmoud Ahmadinejad à la présidence en 2009 sont également tombées dans l'oreille d'un sourd.

"La politique étrangère allemande a toujours été celle de Miss Amabilité. Elle ne veut pas chercher la bagarre avec aucun pays, en particulier sur les droits humains", note Weinthal. "Elle était contre l'intervention en Libye et n'a pas participé de manière significative à la coalition contre Assad. Sa relation commerciale avec l'Iran va toujours l’emporter sur les questions de droits de l'homme ".

AFP

Le président du Congrès juif mondial, Ronald Lauder, a également prononcé des accusations similaires. Il a dénoncé le voyage de Gabriel en Iran et a affirmé qu’il place les intérêts commerciaux avant la morale. Les critiques soulignent que, bien que l'adjoint de Mme Merkel ait exhorté Téhéran à reconnaître Israël, cet appel ne s’est pas traduit en menaces de sanctions ou de restriction du commerce lorsque Téhéran l’a rejeté sans ménagement.

"Si les intérêts sécuritaires d'Israël étaient vraiment une partie intégrante de (la politique étrangère de) l'Allemagne, comme l’a déclaré Merkel, Berlin rappellerait son ambassadeur à Téhéran et cesserait toutes les relations économiques et diplomatiques avec Téhéran”, insiste Weinthal.

"L'Allemagne a déclaré à plusieurs reprises qu'elle a tiré les leçons de la Shoah, mais ses politiciens rencontrent pourtant des négationnistes et les responsables iraniens qui veulent anéantir Israël. Cette rhétorique est déconnectée des actions de l'Allemagne. Il s’agit d’une négligence malveillante et intentionnelle de la sécurité d'Israël ".

"L'Allemagne se souvient de la Shoah, mais elle évite de parler de l'antisémitisme moderne dans le Moyen-Orient", note le chercheur allemand. “Pour moi, c’est la preuve que l'Allemagne ne gère pas honnêtement son passé, mais le fait juste pour le show."

Les partisans de l'Iran en Allemagne voient cependant les commentaires anti-israéliens de l'Iran comme un spectacle. "Ils sont simplement destinés à des fins de politique intérieure," a déclaré Michael Tockuss, un membre du conseil d’administration de la chambre de commerce irano-allemande. “Nos politiciens désapprouvent cela et ils le disent. Mais avec la reprise des relations, je suis sûr qu'il y aura dorénavant plus de possibilités d’en discuter."

"Les liens commerciaux ne sont pas destinées à servir la politique, mais de bonnes relations économiques peuvent ouvrir des canaux de communication, en particulier avec les pays qui ne sont pas considérés comme des alliés politiques," admet néanmoins Tockuss. "Nous avons une discussion constante, également au Parlement, visant à questionner notre relation avec l'Iran et avec d'autres pays qui ont été accusés de violations des droits humains, mais nous n'avons pas assisté à un besoin politique de les arrêter jusqu'à présent."

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