Israël

Les troupes israéliennes se reposent avant de se diriger vers le Golan syrien, le 12 octobre 1973 lors de la guerre de Kippour
43 ans après la guerre, les sociologues traitent toujours de son impact complexe sur la société israélienne

Parfois, les chiffres racontent une histoire plus poignante que les mots ne peuvent le faire : en 1973, l'année de la "guerre de Kippour", la population d'Israël comptait seulement 3 millions de personnes. 3.000 d'entre elles - soit environ 0,1 % de la population - ont été tuées dans la plus traumatisante de toutes les guerres d'Israël. Tenant compte du fait que la quasi-totalité des morts étaient des jeunes hommes, Israël a perdu pendant plus de trois semaines sanglantes 0.2 % de sa jeune génération masculine. Si l’on transpose ces chiffres dans la réalité d’aujourd’hui, ce serait comme si Israël en 2016 perdait 17.000 hommes. Inconcevable dira-t-on… Comme on le disait à l’époque.

D’autres chiffres encore : plus de 50 % des Israéliens qui vivent aujourd'hui en Israël n’ont pas connu cette guerre, même pas en tant qu’enfants. Ils sont nés ou ont immigré en Israël après cet événement, ces quelques semaines d’octobre 1973, qui a tout changé à jamais. Pourtant, même s’ils n’ont pas conscience de l'impact que la guerre a eu sur eux, elle continue à les toucher.

Que ce soit directement, par les tragédies de leur famille ou les histoires, ou tout simplement en tant qu’ils sont nés ou ont immigré dans un pays transformé par cette guerre. Gideon Avital dans son livre, "La bataille de la mémoire", publié il n’y a que deux ans et demi, définit cette guerre d’octobre comme "La guerre qui ne finira jamais". Et Avital sait de quoi il parle. Pendant la guerre, il a servi comme officier dans les renseignements d’un bataillon de parachutistes et a pris part à la bataille des "fermes chinoises" dans le Sinaï, l'un des affrontements les plus sanglants et les plus controversés de cette guerre.

"L'histoire de la guerre de Yom Kippour est problématique", a-t-il écrit plus tard dans sa thèse de doctorat, "Pas de victoire franche, aucun mémorial physique, pas de véritable chef de guerre au-dessus de la controverse, et presque pas de chansons pour commémorer la guerre ou de rues nommées en son souvenir". Tout cela contraste d’une manière frappante avec la glorieuse victoire de la guerre des Six Jours, qui a donné son nom à un nombre infini de lieux, de rues, de sites, etc.

Israël commémore à peine les 600 soldats qui sont tombés au combat en 1967, et choisit de se concentrer sur la victoire (même si certains choisissent de la voir comme un tournant désastreux dans l'histoire du nouveau pays). De la guerre de 1973, on se souvient surtout les 3.000 soldats morts et la colère ressentie principalement à l’égard du leadership de l’époque, une colère qui refuse de disparaître.

Voilà pourquoi plus de 40 ans plus tard Avital est toujours préoccupé par la question de savoir pourquoi cette guerre reste une plaie ouverte et pourquoi, contrairement à d'autres guerres, elle refuse de se refermer et d’aller retrouver, en toute sécurité, les autres dans le panthéon de la mémoire collective israélienne.

43 ans après la guerre, les sociologues traitent toujours de son impact complexe sur la société israélienne. Les conclusions sont confuses et troublantes. Ils décrivent une société qui a perdu le sens des proportions, qui ne peut pas distinguer clairement la différence entre le succès et l'échec, plongée dans le déni d'une part, et axée de manière obsessionnelle sur la recherche de défauts d'autre part. Mais surtout, une société qui évite une réelle introspection et d’assumer sa responsabilité.

AFP

Pourquoi le devraient-ils ? Tous responsables de cette guerre désastreuse ont habilement réussi à faire en sorte d'échapper aux reproches ou même à une quelconque responsabilité. La commission nationale d’enquête nommée par le gouvernement après la guerre, a une autorité très limitée : pas de politiques à blâmer, personne reconnu coupable.

C’est pourquoi le peuple réclame vengeance, implorent de punir ceux qui leurs ont menti et les ont trompés. Il faut le nom d’un coupable. "Les membres de la commission sont restés fidèles à leur mission en s’assurant que ce qui s’est produit ne se répètera pas. Ils n’ont pas fait ce que le public attendait d’eux qu’ils fassent – à savoir, décapiter des politiques", a déclaré le professeur Yoav Gelber, membre de la commission.

Il n'est pas étonnant que le public soit resté insatisfait et frustré. La sanction est survenue 4 ans plus tard - les élections de 1977 - ont mis fin à ce qui semblait être le règne éternel du parti travailliste, le parti au pouvoir depuis la création de l’Etat en 1948.

Cette année, le Likoud mené par Menachem Begin, sans lien avec cette guerre, est arrivé au pouvoir pour y rester, de manière presque ininterrompue jusqu'aujourd'hui. Or, même le nouveau régime a souffert des résidus de la guerre : la perte de confiance dans les institutions, le sentiment de méfiance constant qui entoure les politiques. Ce n’est pas nécessairement une mauvaise chose, bien que les experts de la société israélienne pensent que ce sentiment n’a jamais été bien digéré, n’y utilisé de la bonne façon.

Pour ceux qui sont assez vieux pour se rappeler de 1973, même vaguement, ils n'oublieront jamais. Pas la soudaine sirène au milieu d’un silence surnaturel le jour de Yom Kippour ; pas la voix de la Première ministre de l’époque Golda Meir, mentant ensuite à la radio, après qu’Israël a été attaqué de manière inattendue sur trois fronts, "nous n’avons pas été pris par surprise"; pas l’étrange pressentiment d’une catastrophe lorsque la nouvelle d’une perte inconcevable est venue frapper à tellement de portes en Israël.

Depuis lors, les mots "guerre de Yom Kippour", ou simplement "Yom Kippour" sont devenus synonyme ou surnom de toutes les tragédies ou malheurs liés à Israël. Paradoxalement, même des échecs, pas forcément tragiques. Les médias ne parviennent pas à prédire les résultats de certaines élections. Le "Yom Kippour des médias" serait le terme courant à utiliser.

Cela veut tout et rien dire. C’est ce qui arrive à une société traumatisée qui n’est pas totalement guérie.

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