Diplomatie & défense

Le chef d'état-major de l'armée israélienne le lieutenant général Gadi Eisenkot et son homologue russe Valery Gerasimov se serrent la main à Moscou le 21 septembre 2015
L'armée israélienne a finalement compris le fait que la diplomatie était un métier

De nouveaux rapports ont fait état cette semaine de frappes israéliennes présumées dans la région de Damas. Israël n’aborde pas la question, les Russes sont calmes, les Américains sont calmes et même les Syriens sont calmes. Ce calme n’est pas une coïncidence. Derrière ce silence, un réseau complexe d'accords et d'arrangements est mis en place pour protéger les intérêts des acteurs les plus puissants et les plus influents impliqués dans la région: les États-Unis, la Russie, l'Iran et Israël.

Tout le monde parle à tout le monde - directement et indirectement - et tout le monde se coordonne avec tout le monde. Il s’agit de la diplomatie secrète de ceux qui portent l’uniforme. C’est un type de diplomatie à laquelle les ministères des Affaires étrangères ne prennent pas part. En Israël, les effets de cette situation sont encore plus importants. Alors que le ministère des Affaires étrangères s’affaiblit et que le statut diplomatique d'Israël dans le monde ne cesse de décliner, sa diplomatie alternative, elle, ne cesse de se renforcer. Des organismes, comme l'Unité des relations internationales de l’armée israélienne (Tsahal), se sont emparés du vide laissé par la diplomatie publique.

Lorsqu'ils traitent avec ces organismes, les chefs d'Etat et leurs ministres des Affaires étrangères ne risquent pas la critique publique et l'opinion publique n'a plus d'importance. Cette diplomatie de l’ombre inclut même des pays avec lesquels Israël n'a pas de relations formelles ou qui ont un intérêt à cacher leurs relations avec Israël en raison de la pression exercée sur eux par leurs alliés ou par d'autres puissances régionales.

Selon Tsahal, Israël est un pays très populaire sur ce circuit. La portée de la coopération militaire entre Israël et les pays étrangers sera cette année sans précédent, à la fois par rapport au nombre de pays avec lesquels le "ministère des Affaires étrangères de Tsahal" va travailler, mais aussi par rapport à l’entendue de son activité: missions conjointes de formation, coopération militaire, échange d'informations, visites de responsables de haut rang et autres enjeux secrets.

Le monde commence à comprendre qu'un ennemi qui n’est limité par aucune frontière nationale le menace: le djihad mondial. Ces intérêts mutuels créent des liens entre ennemis. Israël, grâce aux efforts de l'Unité des relations internationales de Tsahal, profite de ce problème mondial pour créer des liens là où il n’en avait aucun auparavant. Bon nombre de pays cherchent à contourner le ministère israélien des Affaires étrangères, soit pour des raisons politiques, soit parce qu'ils reconnaissent la faiblesse du ministère et veulent avoir des relations avec l'Etat juif sans être associés à la politique israélienne.

Ces pays développent des relations en passant par la “porte de derrière” de la diplomatie militaire. Le groupe inclut même des nations européennes qui ont de vastes relations diplomatiques avec Israël, mais la pression interne et le mouvement BDS les forcent à minimiser leurs relations.

30% des exportations militaires israéliennes sont destinées à l’Inde et le niveau élevé de coopération entre les forces armées des deux pays - allant de la recherche et développement au partage d'information - se traduit en interactions quotidiennes. L'Inde est l’exemple même d’un pays qui, pendant des années, a caché ses relations avec l'Etat juif, mais qui, après les élections de 2014 et la prise du pouvoir de la droite et de Nerandera Modi, a fait évoluer ses relations militaires étroites en une relation politique forte.

La même chose est vraie avec l'Egypte. Le ministre de l'énergie Yuval Steinitz a vanté la semaine dernière la coopération sécuritaire étroite entre Jérusalem et le Caire. Il a salué la coopération des Egyptiens qui ont inondé les tunnels du Hamas entre Gaza et l'Egypte.

La Jordanie, elle, a intérêt à maintenir ses relations avec Israël, notamment dans le domaine de la sécurité. Dans l’océan agité des nations qu’est devenu le Moyen-Orient, Israël reste plus stable que la Jordanie. Le roi Abdallah n'a pas vraiment d'autres alliés dans la région sur lequel il peut compter.

En septembre dernier, des avions de combat israéliens et jordaniens ont participé à l’exercice conjoint de formation “Red Flag” aux États-Unis avec les forces aériennes américaines et celles de Singapour. Selon le site militaire "Foxtrot Alpha," les avions israéliens ont aidé les avions de chasse jordaniens à faire le plein en route vers les États-Unis, ainsi que sur leur trajet retour. Les Jordaniens n'ont pas nié ces informations. Si ce rapport est vrai, il démontre un niveau élevé de coopération entre les deux armées. En juillet 2015, les responsables militaires américains ont révélé à Reuters qu'Israël avait donné aux Jordaniens 16 hélicoptères d'attaque Cobra. Cela pourrait être seulement la pointe d’un iceberg encore plus gros.

En plus des pays de “haute importance”, parmi lesquels on retrouve la Grèce, il y a environ 30 autres pays avec lesquels l'armée israélienne a intérêt à coopérer, et notamment des pays qui doivent garder leurs relations avec Israël secrètes. Cette liste devrait s’allonger au cours de l'année à venir.

Les responsabilités de l'Unité des relations internationales vont également gérer dorénavant les relations avec les organismes internationaux, comme les forces de maintien de la paix des Nations Unies. Pas nécessairement avec les casques bleus de la FINUL à la frontière avec le Liban ou avec les soldats de la FNUOD à la frontière avec la Syrie. L'ONU a des missions de maintien de la paix dans au moins dix pays d'Afrique. Bien que les relations entre Israël et l'ONU ne soient pas exactement une histoire d'amour, lorsque leurs soldats de maintien de la paix auront besoin d'armes, de munitions ou de formation tactique contre les guérilleros djihadistes, ils pourraient secrètement venir en Israël grâce aux efforts de la diplomatie militaire.

Parfois, la relation avec l'ONU est utilisée pour envoyer des messages à l'ennemi. Israël craignait une confrontation avec le Hezbollah après l'assassinat de Samir Kuntar en décembre dernier. Israël a transmis un message clair au représentant de l'armée libanaise, qui a ensuite fait passer l’information au Hezbollah.

Tsahal a finalement reconnu le fait que la diplomatie est un métier et qu’il ne suffit pas d'être un membre de talent dans un bataillon d'infanterie pour être un diplomate militaire efficace. Dans d'autres armées occidentales, les relationnistes ont étudié la diplomatie militaire et en font généralement leur unique carrière. L'armée israélienne, comme d'habitude, compte sur le talent naturel et les capacités d'improvisation de ses officiers supérieurs. Parfois, cela fonctionne aussi.

Alex Fishman est un analyste et spécialiste des questions de défense. Cet article est publié avec l'aimable autorisation de Ynet.

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