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Israël: art et militantisme féminins pour lutter contre la violence sexuelle et sexiste

Sharaf (Honor) - 2013
Hannan Abu Hussein
En 2015, 98% des victimes d'agressions sexuelles ne sont pas allées porter plainte auprès de la police

Comme l'a écrit Simone de Beauvoir dans son ouvrage "Le deuxième sexe", si le "mythe féminin" est contestable, le problème n'en demeure pas moins que dans nos sociétés - qu'elles soient traditionnelles ou modernes - l'homme est souvent considéré comme "l'absolu" tandis que la femme reste "l'autre", celle à qui il manque quelque chose.

Ce "manque" la place souvent dans une position de dépendance économique et sociale ou dans un rapport de force, lequel peut tourner en une situation de harcèlement, de violences ou d'abus sexuels comme l'a révélé ces dernières semaines l'affaire Harvey Weinstein.

Aussi, la journée internationale de lutte contre les violences faites aux femmes de ce 25 novembre revêt, plus que jamais, une signification particulière car elle met en lumière la condition de celles qui sont encore considérées par de nombreux hommes comme "le sexe faible".

En Israël, le taux des agressions est relativement élevé: entre 2014 et 2015, 200.000 femmes ont été victimes de violences domestiques. En 2015, le Centre d'aide aux victimes d'harcèlement sexuel à Tel-Aviv a traité plus de 10.200 appels, dont 35% concernant des cas d'atteinte à l'intégrité et de viols, selon les données de l'organisation.

"Les conséquences de l'agression sexuelle sont terribles. Il s'agit d'une intrusion horrible et après l'abus et la violence qui ont eu lieu, les victimes doivent subir des conséquences encore pires du fait que la société ne les croit pas et qu'elles ne sont pas reconnues. Cela crée une injustice supplémentaire, entraînant un sentiment de honte et de culpabilité", explique Miriam Schler, directrice du centre.

"Dans de nombreux cas, le plus difficile est de pouvoir nommer ce qui s'est passé, de croire que c'est arrivé et de se voir comme la victime d'une agression sexuelle. À cause des nombreux stéréotypes, il est très difficile de se percevoir comme tel, de se manifester, (car les victimes sont) terrifiées par le fait que les gens ou la société vont les tenir pour responsables", ajoute-t-elle.

Tel Aviv Sexual Assault Crisis Center

Les 240 bénévoles du centre à Tel-Aviv ont pour mission d'apporter une assistance téléphonique 24 heures sur 24 aux victimes et de participer au vaste programme de sensibilisation dans les écoles, les internats, au sein de l'armée ou encore sur les lieux de travail.

Mais surtout l'organisation tente de fournir une aide appropriée à quiconque a subi une agression sexuelle en fonction de ses propres besoins.

"Dans 80% des cas, il s'agit d'une personne connue de la victime et, malheureusement, ce que nous voyons souvent, c'est que les gens dans l'environnement proche soutiennent souvent l'agresseur au lieu de soutenir la victime. Nous sommes donc là pour leur apporter du soutien et leur permettre de raconter ce qui s'est passé afin qu'elles ne pensent pas que le problème vient d'elles ou qu'elles sont folles", insiste Miriam Schler.

Responsabilité de l'Etat

Malgré une prise de conscience de plus en plus grande et l'existence de lois progressistes passées à la Knesset ces dernières années, il existe encore un fossé entre la législation et la possibilité d'y avoir recours. D'après une étude menée par le bureau central des statistiques, en 2015, 98% des victimes de ce type d'agressions ne sont pas allées porter plainte auprès de la police.

"Cela (la violence) relève d'une combinaison de différents facteurs qui ont pour conséquence un résultat désastreux. Nous ne parlons pas seulement des femmes qui sont assassinées mais nous parlons aussi de centaines de milliers de femmes qui souffrent chaque jour de différents types de violence", explique Aida Touma-Suliman, députée de la Liste arabe unifiée.

Ce phénomène résulte "d'un mélange entre le contexte social - dont l'attitude envers les femmes et leur infériorité dans la société - et la responsabilité de l'Etat, qui doit protéger les femmes face à cette violence en travaillant dur pour changer ces attitudes à travers le système éducatif et en favorisant la prise de conscience dans la société", continue-t-elle.

Hannan abu Hussein

En effet, en l'absence du soutien des institutions, la violence contre les femmes en Israël peut prendre des dimensions tragiques. Au cours des 15 dernières années, 300 femmes au total ont été tuées chez elles par leur partenaire, selon un rapport de l'ONU publié en juin dernier.

Bien que les informations ne précisent pas l'appartenance ethnique des victimes de ces féminicides, les citoyennes arabes d'Israël, y compris les Bédouines, sont surreprésentées en particulier dans le cas des crimes d'honneur.

Art et féminicide

C'est de cette réalité qu'une artiste "palestino-israélienne" de Umm al-Fahm a voulu parler dans son travail. Pour cette raison, il était important pour elle de se définir dès le début de sa carrière comme une "féministe" - notamment lorsqu'elle a choisi de travailler sur le vagin - et aujourd'hui comme une femme et une artiste "libre".

"Quand j'ai décidé de travailler sur mon corps ou sur le corps, il était important que je parle des raisons pour lesquelles les femmes n'ont pas le droit d'utiliser leur corps ou d'avoir une vie sexuelle", raconte Hannan abu Hussein.

"L'homme peut tout faire - même tuer - car le chef de la famille est aussi le propriétaire du vagin de la femme. Les hommes disent que c'est la femme qui est garante du respect, c'est pourquoi (dans le cas des meurtres pour l'honneur), ils la tuent avec un couteau pour que le sang nettoie la saleté générée dans la famille", explique-t-elle.

Elle qui est l'unique fille parmi quatre frères précise également qu'en raison du caractère patriarcal de la société arabo-israélienne, les mères, sœurs et épouses n'ont jamais la possibilité de décider.

Hannan abu Hussein

Qui plus est, les femmes elles-mêmes sont parfois impliquées - allant jusqu'à distribuer des friandises et offrir le thé après un meurtre - pour monter qu'elles sont "de très bonnes épouses", qu'elles ne ressemblent pas à la victime.

"Toute la responsabilité revient aux filles parce que c'est la norme dans la société arabe. Les hommes ont peur de la liberté parce que si on nous l'accorde, nous, les femmes, nous allons changer et ils ont peur du changement", souligne-t-elle.

Ce dernier pourtant est possible quoiqu'ayant un prix. Hannan a choisi de vivre sa vie selon ses propres valeurs à l'âge de 27-28 ans - "un âge où vous êtes censée vous marier" - après avoir été l'une des rares femmes arabes à étudier au sein de la prestigieuse académie Bezalel à Jérusalem.

Mais aujourd'hui, "ils me disent que je ne fais plus partie de la famille: 'sois à Jérusalem, reste à Jérusalem mais si tu viens ici respecte la culture et les traditions'. Or, je crois en des valeurs différentes car nous vivons au 21ème siècle et ils ne respectent pas ma façon de voir les choses parce qu'elle est moderne", regrette-t-elle.

Et d'après l'artiste le problème tire son origine précisément de l'absence de respect mais aussi des inégalités existantes dès l'enfance entre l'éducation donnée aux hommes et celle que reçoivent les femmes. Hannan explique que ses lectures et le féminisme ont eu une influence sur qui elle est devenue mais pour elle, la prise de conscience doit venir en premier lieu des hommes.

"Nous sommes comme les racines de l'olivier: ils nous élèvent comme un olivier dont les racines ne nous permettent pas de nous détacher du sol. Or, les femmes ne pourront procéder à davantage de changements seulement si elles sont encouragées par les hommes", conclut-elle.

Nathalie Boehler est journaliste et rédactrice Web pour le site internet français de I24NEWS.

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