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Israël face à son héritage : la voix oubliée de la diaspora


Au-delà de la lutte contre le terrorisme, le vote de la peine de mort par la Knesset ouvre un débat fondamental sur l'identité d'Israël.

Elie Elkaïm
Elie Elkaïm  ■ avocat
7 min
7 min
  • Israël
  • peine de mort
  • Judaisme
  • diaspora
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Image d'illustrationAI

Le débat puis l’adoption de la peine de mort dit plus qu’il ne croit dire. Il interroge la part de la diaspora dans l’identité du pays, et la fidélité de l’État juif à la tradition morale dont il est issu.

Un malaise à Bâle

En août 2022, à Bâle, on célébrait le 125ᵉ anniversaire du premier Congrès sioniste organisé par Theodor Herzl. Le président israélien, Isaac Herzog, était venu y rendre hommage à cet acte fondateur, entouré de représentants des communautés juives suisses. Invité, comme les autres présidents de communauté du pays, je lui ai posé une question simple :

« Qu’entreprend Israël pour maintenir le lien entre les Juifs d’Israël et ceux d’Europe, afin que nous continuions à nous reconnaître les uns les autres dans les décennies à venir ? » Sa réponse, polie mais hésitante, révéla un embarras. Le ministre de la Diaspora, à ses côtés, reconnut même ne pas très bien comprendre la question. Tout était dit : Israël, tout en se voulant le foyer de tous les Juifs, n’a jamais vraiment su quelle place accorder à ceux qui vivent au-delà de ses frontières — ni à cette histoire de deux mille ans d’exil, matrice d’une civilisation du droit, de la parole et de la conscience morale.

L’exil, berceau du sionisme

La diaspora n’a pas seulement survécu à l’absence de terre : elle a forgé un judaïsme du débat, de l’étude, du doute. Et c’est au sein même de cette diaspora, dans l’Europe de la fin du XIXᵉ siècle, qu’est né le sionisme moderne. Israël s’est voulu le remède à l’exil ; mais c’est l’exil, paradoxalement, qui lui a donné naissance. En se construisant, Israël a peu à peu laissé s’effacer cet héritage. Le pays s’est façonné dans l’urgence et la guerre, avec une énergie admirable, mais qui a fini par valoriser la force plus que la mesure. De plus en plus « américanophile », sûr de sa puissance technologique et militaire, il s’est éloigné de l’esprit européen dont il est issu — celui des Lumières et de la Haskala, qui fit du judaïsme une éthique avant d’être une puissance. Ce n’est pas un reproche : c’est le constat d’une mutation culturelle où la souveraineté a peu à peu pris le pas sur la conscience. L’école israélienne elle-même, où l’enseignement de la Shoah occupe une place centrale, accorde peu de place à la vie juive de diaspora — passée ou présente — comme si l’exil n’avait été qu’une parenthèse et non une civilisation entière.

Deux visages d’un même peuple

Israël et la diaspora ne vivent plus le judaïsme de la même manière. L’un l’incarne dans la souveraineté, l’autre dans la minorité. Mais ces deux expériences ne devraient pas s’opposer : elles sont les deux visages d’un même peuple. La diaspora rappelle que la survie ne tient pas qu’à la force ; Israël rappelle que la dignité exige la défense. Leur dialogue, fragile mais nécessaire, est la condition de l’équilibre juif moderne. C’est pourquoi les décisions prises à Jérusalem ne concernent pas qu’Israël. Elles résonnent à Paris, Lausanne, New York, partout où des Juifs, au péril de leur propre sécurité, défendent l’existence d’un pays dont ils ne partagent pas le passeport mais le destin.

Badinter et la fidélité à l’humain


L’adoption par la Knesset de la loi sur la peine de mort pour les terroristes palestiniens va bien au-delà du droit pénal. Elle interroge sur la part d’universalisme que le judaïsme porte depuis toujours. Robert Badinter, fils de déporté, fit abolir la peine capitale en France contre une opinion majoritairement hostile. Il affirmait : « On ne peut retirer à un homme le droit de s’améliorer. » Cette phrase, presque talmudique, résume toute une vision du monde : la foi dans la perfectibilité humaine contre la tentation du châtiment irrévocable. Le 9 octobre 2025, Robert Badinter est entré au Panthéon, quarante-quatre ans jour pour jour après l’abolition de la peine de mort. La République y a salué non seulement l’artisan d’un progrès moral, mais aussi le fils d’un déporté qui fit de sa mémoire juive un refus du châtiment irrévocable. Son entrée dans la crypte nationale rappelle que la dignité humaine demeure la plus haute loi et que la justice, pour rester humaine, doit savoir se retenir.

Le test moral d’un État juif

Le Talmud enseigne qu’un Sanhédrin qui condamne à mort une fois en soixante-dix ans est déjà jugé sanguinaire. Rabbi Akiva et Rabbi Tarfon ajoutaient : « Si nous avions siégé au Sanhédrin, jamais une condamnation à mort n’aurait été prononcée. » Ce n’est pas faiblesse. C’est la conscience du risque moral qui accompagne toute puissance. Introduire aujourd’hui la peine capitale pour les terroristes — alors qu’elle n’a été appliquée, jusqu’ici, qu’aux criminels nazis — crée aussi une confusion vertigineuse. Sans rien retrancher à l’horreur du terrorisme, on brouille la frontière entre le mal absolu — celui d’Auschwitz — et la violence fanatique, tragiquement humaine, d’un Palestinien embrigadé. Si d’autres, ailleurs, avait osé ce parallèle entre la Shoa et le terrorisme, Israël aurait sans doute, et à juste titre, été le premier à s’en indigner.

Le deuil du Juif historique

Robert Badinter aimait dire : « Les morts nous regardent. » Les nôtres, ceux de la Shoah, ceux du 7 octobre ne nous demandent pas vengeance, mais fidélité, à la vie, à la justice comme retenue, à cette exigence morale qui fit du judaïsme une conscience avant d’être un État. Car, au fond, le débat sur la peine de mort n’est peut-être qu’un autre nom pour une question plus ancienne : celle de savoir si Israël veut encore rester l’héritier de la diaspora — ou s’en détacher pour de bon. En introduisant la peine capitale, Israël ne se contente pas de modifier son droit pénal : il entame, sans même s’en rendre compte, le deuil de sa part de Juif historique. Celle qui doute, qui débat, qui s’effraie de sa propre force, et qui a toujours préféré la justice à la vengeance. Cette volonté de puissance, si compréhensible dans l’histoire d’Israël, traduit peut-être une absence de confiance en cette autre forme de courage que la diaspora avait apprise : celle de la résilience, de la patience et de la foi dans la durée plutôt que dans la domination. Au jour de l’adoption de cette loi homicide, Israël n’a pas rompu avec la diaspora par désamour, mais par oubli ou pire, par le dogme d’un certain sionisme qui, confondant puissance et vérité, risque d’effacer ce que le judaïsme a de plus précieux : sa capacité à s’interroger sur lui-même.


Elie Elkaïm, avocat en Suisse

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