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Le cinéma israélien sous le mur du silence

A scene from new Israeli film 'Shell Shocked'
Un nouveau film israélien met en lumière le combat des soldats traumatisés par la guerre

Alors que les films israéliens bénéficient en moyenne d’un budget d'environ 800.000 shekels (185.000 euros), les jeunes réalisateurs israéliens Shahar Shavit et Erez Mizrahi ont reçu un total de 450.000 shekels (104.000 euros) de la Fondation israélienne Makor pour le cinéma et la télévision pour leur tout premier long métrage, intitulé "Halumim" (Etat de choc). Le film raconte l'histoire de Menashe, un jeune homme ayant souffert d’un syndrome de stress post-traumatique (SSPT) après la guerre des Six jours de 1967.

Shavit et Mizrahi sont diplômés de l’école de cinéma Sapir situé dans la ville israélienne de Sderot. Durant leurs études, ils ont, à de nombreuses reprises, dû courir vers les abris alors que l’alarme avertissant de l’explosion imminente d’une roquette se faisait entendre dans la ville. Au fil des ans, ils ont appris à vivre avec la réalité sanglante de la guerre. Mais “se complaire dans la douleur et créér une forme d'art de la guerre”, ne les intéressait pas. Ils souhaitaient plutôt, à l’aide du cinéma, surmonter, cette réalité avec la douleur et les difficultés qu’impliquent cette discipline.

En 1973, six ans après être revenu traumatisé de la guerre des Six Jours, Menashe comprend qu'il ne sera plus jamais la personne qu'il était avant la guerre. Il est incapable de communiquer avec les autres et passe ses journées à faire de longs trajets seul dans son camion rouge, à la recherche de la “rédemption”. À cette époque où la notion de stress post-traumatique était encore peu connue, sa femme Daphna tente de recevoir de l'aide de l'armée israélienne et de sauver ce qui reste de la santé mentale de son mari. Shlomi, leur fils de 10 ans, tente pour sa part de comprendre ce qui se passe avec son père et pourquoi il n’est pas comme tout le monde. Le film dépeint une semaine dans le processus de désintégration d'une famille de Bat Yam, près de Tel Aviv. Les protaganistes finiront par voir leur innocence à jamais perdue.

Entretien avec les réalisateurs...

Les traumatismes cérébraux et le SSPT ne sont toujours pas acceptés dans la société israélienne. Pourquoi ce sujet est-il considéré comme exceptionnel?

Dans les années 70, les gens qui revenaient de la guerre avec des traumatismes n’étaient pas encore diagnostiqués comme souffrant de stress post-traumatique. Ils étaient obligés de cacher ce par quoi ils passaient, que ce soit par honte ou par manque de connaissance et de compréhension de ce qu’était leur réel problème. Certains d'entre eux allaient au lit le soir avec l'espoir de se réveiller "normaux" le lendemain matin. Ces soldats se repliaient donc sur eux-mêmes et cachaient leur maladie. Cette dissimulation a fini par faire croire aux gens qu’ils étaient fous. Sans raison ni explication, ils ont fini par être perçus par la société comme des excentriques ne respectant pas les normes. À notre avis, bien que cinquante ans soient passés depuis, bien que les gens soient plus sensibilisés à la question et que les soins se soient améliorés, l’attitude du gouvernement fait encore que ces gens sont considérés comme des parias. Il y a donc encore beaucoup de soldats atteints de SSPT qui refusent d'admettre ce qu'ils traversent. Et l'Etat, plutôt que d'aller vers eux, ce qui constiturait une attitude responsable, se contente d'attendre que ces personnes viennent à lui.

Pourquoi avez-vous fait le film?

Il ne s’agit pas d’un film autobiographique, mais c’est quand même un film très personnel qui touche aux cicatrices de nos expériences d’enfant. Notre objectif était de faire un film illustrant la désintégration de la cellule familiale, tout en soulignant que, parfois, il n'y a personne à blâmer dans certaines situations. Malgré tout, nous voulions montrer que la “maladie” peut provoquer la désintégration de la famille. De là est aussi venu notre choix de présenter le film comme un triangle père-mère-enfant. Par cette démarche, nous pouvions parler du sujet à partir d’un certain nombre d'angles pour libérer nos charges émotives.

En outre, le choix de mettre en scène un soldat souffrant de SSPT suite à la guerre des Six Jours visait à exprimer qu’il n'y a pas de véritable vainqueur dans une guerre. Même dans ce conflit qui a pris fin par notre “victoire” après six jours, nous avons perdu beaucoup de gens qui ne sont pas revenus de la bataille ou qui sont retournés chez eux à moitié mort. Pour ces personnes et leurs familles, ça n'a pas été une victoire, mais le début d'une ère de douleur profonde. Et si vous regardez la guerre dans le miroir de l'histoire, alors la “victoire” de la guerre des Six Jours a créé une réalité politique et géographique pour laquelle la société israélienne paie encore de son sang aujourd'hui.

Les films de guerre sont en quelque sorte la pierre angulaire du cinéma israélien. Qu’est-ce qui conduit deux jeunes réalisateurs en début de carrière à emprunter ce terrain miné?

Nous ne considérons pas le film comme un film de guerre. C’est un film portant sur l’après combat et le syndrome de stress post-traumatique qui en découle; sur ce qui se passe au moment où le brouillard de la guerre se dissipe; sur ce à quoi l’individu fait face quand il n’est plus en mission héroïque. Quand il n’est plus un héros et qu’il redevient un homme ordinaire qui veut juste vivre en paix. Nous ne voyons donc pas cela comme un terrain miné, parce que vous marchez sur une mine par accident et nous, nous avons choisi de marcher sur ce terrain pour toucher quelque chose qui nous dérange et qui fait partie de nos vies.

Le film peut-il être décrit comme audacieux à une époque où on constate de plus en plus d’atteintes à la “liberté d'expression” dans le monde?

La liberté d'expression est l’une des valeurs cardinales du cinéma. Le cinéma est essentiellement la voix de l'artiste qui crie, la voix de l’artiste qui veut mettre à nu son âme pour lui-même et pour les autres. Dans ce média où chaque image, chaque phrase et chaque regard affectent la vision du spectateur, il n'y a pas de censure assez forte pour restreindre pleinement la liberté d'expression. L'histoire du cinéma est jonchée de créateurs qui ont exprimé leur vérité sociale et politique et qui, en dépit des sérieuses objections et régressions, ont fait avancer notre société, ou au moins, proposé une alternative. Chaque année, il y a des films provenant de pays où la liberté d'expression est un concept taboo, qui réussissent à donner de l'espoir et qui permettent de se connecter à l'autre. Par conséquent, nous pensons que toute personne qui veut vraiment oser réussira à jouir de sa liberté d'expression. Tout est une question de volonté.

Est-ce que Menashe est une victime de la société, du système ou encore de la famille?

Menashe est à la fois une victime de la société et du système, et je dis cela sans entrer dans le débat, à savoir si telle ou telle guerre est une guerre juste. Menashe est d'abord la victime d’une société qui l'a envoyé à la guerre. L'homme est né pour vivre et la société l’envoie mourir. Le fait même que les gens font de la guerre un moyen de résoudre les conflits est la plus grande injustice que l'homme peut se faire à lui-même. On peut aller plus loin et dire que Menashe est également victime d’un système qui n'a pas réussi à bien s’occuper des hommes qu’il envoie combattre en son nom. Je ne pense pas que cela ait été fait exprès, mais comme nous l'avons dit, le système n'en a pas fait assez pour détecter les personnes et s’en occuper convenablement. C’est un fait connu que beaucoup de soldats reviennent du champ de bataille et ont honte d'admettre leur état de santé mentale. Nous devrions donc nous attendre à ce que le système en fasse plus, qu’il se batte pour les trouver, les guider, leur expliquer ce qu'ils ont et aider les familles à comprendre plutôt que d’attendre qu’ils demandent de l'aide. Surtout dans une société orgueilleuse comme la nôtre, il est très difficile pour les soldats de demander de l'aide.

Les films d'époque sont périlleux, en Israël encore plus qu’ailleurs. Vous semblez avoir pris un grand nombre de risques.

Le film est en effet le fragment d’une époque, mais dans son essence, c’est un film intemporel. Nous voulions que les personnages et que l'intrigue du film soient très proches du spectateur, qu’ils lui permettent de s'identifier avec eux. Les personnages sont au centre d'une situation qui pourrait se produire partout dans le monde et à n’importe quelle époque quand une personne revient dans sa famille après la guerre.

Comment réalise-t-on un film sur la santé mentale ou la folie?

A aucun moment dans le film nous avons traité Menashe comme un fou. Celui-ci agit d'une manière très raisonnable pour une personne dans sa situation. Il veut réussir, mais n’y parvient pas. Il n’y arrive pas; et c’est à cause de cela qu'il cherche la mort et la rédemption. Une fois que nous avons réalisé cela, une fois que nous voyons Menashe comme une personne ordinaire, nous comprenons à quoi ressemble la folie et la raison. Notre décision de mettre en scène Daphna aux côtés de Menashe qui, dans sa folie, essaie de se montrer sain d'esprit face à son petit garçon Shlomi, nous a aidé à transmettre ce message.

Kaid Abu Latif est journaliste et éditeur sur le site arabe d'i24news

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