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Rencontre entre un violoniste et Jérusalem, une "mère" à l'identité multiple

Michael Greilsammer, violoniste franco-israélien
Avec l'aimable autorisation de Michael Greilsammer
Jérusalem occupe cette place unique dans l'âme de ceux qui la fréquentent de l'intérieur

Pour quiconque voit Jérusalem de l'extérieur, la ville évoque communément deux sentiments: pour les Juifs, elle est la capitale éternelle du peuple d'Israël, lequel quand il se trouve en diaspora attend impatiemment de la retrouver. Mais elle est aussi cette ville trois fois sainte écorchée par un conflit qui lui retire à chaque fois un peu de sa splendeur.

Pour les hiérosolymitains, la ville dévoile encore un autre visage: elle possède son rythme propre, un tempo plus lent, qui fait battre le cœur de tout le pays. Dès les débuts de l'Etat hébreu, elle a inspiré les premiers musiciens qui sont venus s'installer sur cette terre, où la musique folklorique israélienne a toujours reflété la diversité des cultures présentes sur place et venues d'ailleurs.

"Vous devez comprendre que la musique israélienne n'est pas vraiment israélienne parce que nous sommes hébreux et que la musique israélienne des 70 dernières années est israélienne (uniquement) parce que chacun d'entre nous est venu d'un pays différent et a pris avec lui les racines de sa famille, les racines de son pays et a apporté avec lui des mouvements en Israël. La définition de la musique folklorique israélienne dépend de la culture que vous examinez", explique Eldad Levi, directeur du musée de la musique hébraïque à Jérusalem.

Les diverses influences - le Klezmer issu de la tradition ashkénaze d'Europe centrale, la musique Mizrahi d'Afrique du nord et du monde arabe ou encore les sonorités venues de l'Iran et des Balkans - contribuent ainsi à former une identité musicale israélienne unique, qui a servi aux débuts du sionisme à exprimer les rêves et les espoirs d'une nouvelle génération et qui aujourd'hui chante le mélange et la tolérance.

"Aujourd'hui je pense (que l'identité israélienne dans la musique) ce n'est pas vraiment important. D'un autre côté je suis Israélien… mais dans ma musique, on retrouve plus l'identité de Jérusalem parce que je suis né ici. C'est plus être à Jérusalem et être (le produit d'un) mélange, c'est ça l'identité israélienne", argue Michael Greilsammer, violoniste franco-israélien qui s'inspire des rythmes reggae, irlandais et de la musique du monde.

Ronen Goldman

"Le violon c'est un instrument juif mais je fais aussi le pont entre le violon juif et irlandais. J'ai compris dès le début que la musique irlandaise et la musique reggae sont des musiques qui ont été créés pendant des moments d'oppression. Elles ont aidé les gens à créer un lien social: sortir, boire ensemble, et surtout danser ensemble", ajoute-t-il. Et c'est aussi ce qu'il souhaite: pendant ses concerts, son violon continue à "créer une unité et cela peu importe l'âge, la religion ou l'identité".

Le défi de trouver un sujet en commun

Les parents de Michael sont franco-belges tandis que ses grands-parents étaient alsaciens originaires de Biesheim depuis la fin du 19ème siècle. Il entretient un lien fort avec la langue française comme en témoigne sa reprise de la chanson "J't'emmene Au Vent" de Louise Attaque, qui a atteint près de 8 millions de vues sur Youtube. "J'ai entendu la chanson de Louise Attaque en Israël à la radio. Dès que j'ai entendu cette chanson, j'ai entendu le violon, le chant et je me suis dit: ça c'est ma chanson!", raconte-t-il.

Il avoue toutefois "avoir un problème" avec son identité française. "Je sens qu'à chaque fois que je vais en France - si les gens savent que je suis Israélien - c'est mal vu. Je suis vu différemment. Mais pour moi ce n'est pas possible que la nationalité soit la seule chose qui nous définisse et je crois que si j'arrivais dans des endroits avec plus de cultures orientales, moyen-orientales ou africaines, je me sentirais mieux", déclare-t-il supposant qu'il serait "mieux accepté dans les banlieues chez les musulmans parce qu'on a la même rhétorique".

En dépit de son identité multiple - israélien, musicien, français, et belge - Michael Greilsammer reste toutefois particulièrement attaché à ses racines hiérosolymitaines.

"Certaines personnes voient Jérusalem comme un endroit de conflit ou de problème. Mais en fait pour nous c'est la vie quotidienne et c'est un défi de trouver comment on vit ensemble. Et en tant qu'artistes ça serait plus facile pour nous de vivre ailleurs car la vie quotidienne n'est pas facile ici, mais ce que je trouve passionnant c'est le défi de réussir à trouver un sujet en commun. Et chaque fois qu'on arrive à se parler entre Arabes israéliens et Juifs ou orthodoxes et laïcs… tu sens que tu as fait quelque chose de bien", dit-il.

Des propos qui font échos à ceux de Gilli Levy, directeur artistique du projet Hamiffal (l'usine), qui a permis de transformer un ancien bâtiment abandonné situé au cœur de Jérusalem en un centre culturel, où Michael Greilsammer a notamment eu l'occasion de jouer en sa qualité de musicien qui arrive à "capturer les sons de Jérusalem".

"Nous voulons conserver l'esprit de Jérusalem mais pas d'une manière qui sépare. A Jérusalem, il y a trois principaux groupes qui sont très différents les uns des autres. Vous avez le côté palestinien, le côté orthodoxe et vous avez le côté laïc traditionnel. Et tout cela est plus ou moins mélangé mais aussi très distinct", explique Gilli Levy.

"Quand vous marchez dans les rues, vous êtes toujours entourés par des gens qui ne vous ressemblent pas. Cela peut être intimidant pour certaines personnes mais aussi un bon point de départ pour tout projet artistique, si vous voulez simplement repousser les frontières", continue-t-il.

L'art au quotidien

Hamiffal est une vieille demeure de 140 ans qu'un groupe d'artistes, membres à leurs débuts de l'initiative "maison vide" (Beit Reik) a obtenu en 2016 grâce à la municipalité de Jérusalem dans le but de créer un centre culturel, lequel devait initialement ne durer que 2 mois. Un an plus tard, il existe toujours et accueille une centaine d'artistes qui collaborent et travaillent ensemble dans tous les domaines de l'art et de la culture, des arts plastiques en passant par le cinéma, les conférences ou soirées musicales.

Le concept du projet est de laisser les artistes donner leur interprétation du lieu pour reconstruire le bâtiment. Appartenant avant 1948 à une famille arabe palestinienne - " une sorte de famille aristocratique arabe chrétienne très célèbre nommée Lorenzo Sarafin" – l'endroit a ensuite été habité par des familles juives puis s'est transformé en une école avant d'être abandonnée pendant plus d'une dizaine d'années.

Interrogé sur le passé de cet endroit, Gilli Levy explique que "bien sûr, c'est compliqué. Mais il y a eu une tentative de collaboration (avec le premier propriétaire) afin de comprendre et de nous dire ce qu'on devait faire avec cet endroit. C'était une des idées de départ. Une sorte de justice poétique".

Car effet, l'histoire de ces lieux fait partie de l'histoire de Jérusalem. Il explique qu'après 1948, les bâtiments et les maisons des Palestiniens qui ont fui la guerre sont devenus officiellement des biens du gouvernement israélien. Après cette date, il n'a plus été possible de revenir en arrière et beaucoup de propriétés à Jérusalem et dans tout le pays ont été le résultat de ce processus.

Avec l'aimable autorisation de HaMiffal (Facebook)

Gilli Levy souligne par ailleurs que malgré la volonté partagée des artistes de briser les conceptions ségrégationnistes et les préjugés liés au conflit, on ne peut pas faire abstraction – même dans l'art- de la question politique à Jérusalem. Pour lui, l'art n'est pas un luxe mais "une chose importante au quotidien que vous devez faire pour survivre. C'est une alternative aux choses agressives et haineuses qui se passent dans la ville ".

Néanmoins, il apporte une précision: "même si un ami palestinien vient ici, je ne veux pas en faire un sommet pour la paix parce que les gens veulent se réunir organiquement. C'est ce qui est tellement tordu à ce sujet: que nous devons mettre une étiquette quand un Israélien et un Palestinien se réunissent pour prendre un verre ensemble. Cela signifie-t-il que c'est une conférence pour la paix? Ce n'en est pas une, c'est juste une chose naturelle".

Une chose on ne peut plus naturelle en effet quand on vit dans cette ville trois fois sainte. Car de l'art à la musique folk, pour Michael Greilsammer ou pour tous les artistes qu'elle inspire, Jérusalem occupe cette place unique dans l'âme de ceux qui la fréquentent de l'intérieur.

"Elle est la mère. Il y a assurément un mouvement spécial dans la musique pour Jérusalem: le mouvement du sentiment de joie, de tristesse ou le mouvement du silence représentent Jérusalem. Nous ne savons pas comment l'écouter mais il est (présent), il faut juste s'arrêter, faire de la place et écouter et il jaillira (dans notre cœur)", conclut le directeur du musée de la musique hébraïque à Jérusalem.

Nathalie Boehler est journaliste et rédactrice Web pour le site internet français de i24NEWS.

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