Terrorisme palestinien: ces pactes avec le diable conclus par l’Italie et la France

Johanna Afriat

Journaliste web i24NEWS

9 min
De jeunes membres du Fatah défilent aux abords d'une peinture murale représentant Yasser Arafat, le 4 janvier 2022
JAAFAR ASHTIYEH / AFPDe jeunes membres du Fatah défilent aux abords d'une peinture murale représentant Yasser Arafat, le 4 janvier 2022

L'accord entre l'Italie et l'OLP a abouti à l’attentat contre la grande synagogue de Rome en 1982

"L’Italie a vendu ses Juifs !" : cette accusation très lourde a été lancée en juillet 2008 par l’ancien président italien Francesco Cossiga, alors qu’il affirmait au quotidien Corriere della Sera l’existence d’un pacte secret conclu entre Rome et l’OLP au début des années 70. A l’époque cependant, personne n’avait vraiment pris au sérieux l’ex-chef d’Etat, réputé pour ses sorties médiatiques fracassantes. 

Et pourtant : 13 ans plus tard, des documents récemment déclassifiés sont venus confirmer ses dires. L’Italie, alors dirigée par le démocrate chrétien Aldo Moro, a bien passé un accord des plus vils avec l’organisation palestinienne de Yasser Arafat, encore considérée à l’époque comme terroriste.

Les Juifs, des victimes tolérées

Selon les termes de ce pacte, l’OLP s’était engagée à cesser ses attaques contre les civils et intérêts italiens. En échange, elle bénéficiait d’un passe-droit pour faire transiter des armes par la péninsule, et gardait les mains libres pour viser des Israéliens et des Juifs, avec à la clé, une totale impunité. 

Un véritable pacte avec le diable, qui a abouti à l’attentat contre la grande synagogue de Rome en 1982, dans lequel un enfant de deux ans a été tué et 37 personnes ont été blessées. Le gouvernement, bien que mis au courant du projet de l’attaque, n’a rien fait pour protéger le site. Il a ensuite permis aux terroristes impliqués de fuir en Libye. 

Impunité aussi pour le commando palestinien du FLP (Front de libération de la Palestine) - organisation plus ou moins proche de l’OLP selon les époques - à l’origine du détournement du paquebot italien Achille Lauro, le 7 octobre 1985 : après avoir abattu de plusieurs balles dans la tête Leon Klinghoffer, un passager américain paraplégique ciblé en raison de ses origines juives, les terroristes se sont envolés pour la Tunisie sans être inquiétés.   

Avi Pazner, ancien ambassadeur d’Israël en Italie de 1991 à 1995, relate avoir entendu des rumeurs concernant cet accord entre Rome et l’OLP dès son arrivée dans la péninsule. "J’en avais parlé au Premier ministre Giulio Andreotti qui avait démenti plutôt mollement. Mais lorsque j’ai évoqué l’affaire avec l’ancien président Cossiga, il m’a laissé entendre qu’il y avait du vrai dans ce qu’on m’avait dit", raconte le diplomate à i24NEWS

"Cet accord honteux excluait clairement les Juifs, et pas seulement les Israéliens", pointe Avi Pazner. Selon lui, son origine est à chercher dans le contexte politique et économique instable de l’époque, et dans l’influence de la gauche italienne. "Le chef du parti socialiste, qui avait un vrai poids politique, était très antisémite et soupçonné de s’être laissé corrompre par des pays arabes", souligne l’ex-ambassadeur.

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Frédéric Attal, professeur d'histoire contemporaine à l'Université Polytechnique Hauts-de-France et auteur de l’ouvrage Histoire de l’Italie de 1943 à nos jours, estime pour sa part qu’un tel pacte a pu voir le jour en raison de l’ADN antijuif du parti démocrate chrétien, dont était issu le Premier ministre Aldo Moro. 

"Le cynisme contenu dans cet accord révèle une hostilité profonde à l’égard des Juifs qui était propre à l’élite de la démocratie chrétienne", affirme le spécialiste à i24NEWS, qui souligne que l’antijudaïsme de ce parti, lié à son affiliation à l’église catholique, n’a été que trop peu exploré par les historiens.

"Les démocrates chrétiens se sont longtemps distingués par leur parole débridée et leur absence de scrupules à l’égard des Juifs, même au lendemain de la Shoah", dit-il. 

Frédéric Attal souligne en outre qu’une partie des démocrates chrétiens était opposée à l’atlantisme et aux empires franco-britanniques, et que sa façon de le manifester était de nouer des amitiés avec les pays arabes et les Palestiniens. 

"Avec cet accord, on est dans cette continuité d’une politique solo de l’élite démocrate chrétienne", explique l’historien, qui dit espérer que l'enquête ouverte par l'actuel gouvernement italien après la mise au jour du pacte permettra de faire toute la lumière sur celui-ci.  

"Sanctuariser le territoire français"

L’Italie n’a pas été la seule à s’engager dans des compromissions face au terrorisme palestinien. On sait aujourd’hui qu’en son temps, la France a conclu un accord similaire sur plusieurs points. 

Entendu en janvier 2019 par la juge d’instruction en charge de l’enquête sur l’attentat de la rue des Rosiers perpétré en 1982, Yves Bonnet, ancien patron de la DST, avait admis avoir conclu un pacte secret de "non-agression" avec le groupe Abou Nidal, jugé responsable de l’attaque : après s’être engagés à ne plus frapper le territoire français, les membres de l’organisation avaient reçu la garantie de pouvoir entrer dans le pays sans être arrêtés. 

"Ce prix a été jugé acceptable afin de sanctuariser le territoire national", s’était justifié Yves Bonnet sur i24NEWS, homme pragmatique avant tout qui prône la collaboration du renseignement français "même avec les pays considérés comme impurs", et plaide pour la "banalisation des attentats", selon ses mots dans une interview à une chaîne russe en 2017.

Quelles étaient les modalités exactes de l’accord passé avec ce groupe palestinien dissident de l’OLP, considéré comme le plus barbare d’entre tous, et quelles en ont été les conséquences ? Ce pacte a-t-il permis de protéger les responsables de l’attentat de la rue des Rosiers, qui a fait au total six morts et 22 blessés ? C’est ce qu’exigent aujourd’hui de savoir les parties civiles dont l’avocat, Maître Avi Bitton, a demandé la levée du secret-défense dans cette affaire. Des questions d’autant plus légitimes quand on sait que l’enquête a piétiné pendant plusieurs décennies, et que près de 40 ans après les faits, aucun coupable n’a encore été condamné… 

Des questions en suspens 

Impossible du reste de ne pas envisager que le laissez-passer fourni - dont on ignore la durée de validité - en territoire français, au carrefour de l’Europe, ait pu faciliter d’une manière ou d’une autre la préparation du plus "gros coup" d’Abou Nidal, commis trois ans plus tard : les attaques simultanées à l’arme feu et à la grenade de passagers de la compagnie israélienne El Al dans les aéroports de Rome et Vienne le 27 décembre 1985, qui ont fait 20 morts et 138 blessés. 

Prendre le risque de laisser ce groupe terroriste assoiffé de sang juif vaquer à ses "affaires" était-il là aussi un prix considéré comme "acceptable" par la DST, pourvu que le territoire français ne soit pas touché ? Ces deux derniers attentats se seraient-ils produits si les membres d’Abou Nidal avaient fait l’objet d’une véritable traque après la tragédie de la rue des Rosiers, provoquant l’inévitable affaiblissement de l’organisation ? Autant de questions susceptibles de hanter les familles des victimes et qui ne trouveront sans doute jamais de réponse.

La Suisse pourrait elle aussi faire partie des pays européens ayant conclu un pacte de non-agression avec une organisation terroriste palestinienne. Dans le livre "Années de terreur sur la Suisse" publié en 2016, le journaliste Marcel Gyr affirme, témoignages à l’appui, que le ministre des Affaires étrangères Pierre Graber a conclu un pacte avec l’OLP en 1970 : en échange de l’arrêt des attaques visant ses intérêts, Berne se serait engagée à faciliter l’installation d’une représentation officielle de l’organisation terroriste à Genève. Un accord dont le terroriste Carlos affirme avoir lui-même bénéficié, et qui expliquerait pour certains le fait que les auteurs de plusieurs attentats n’aient jamais été traduits en justice. Si l’existence d’un tel pacte n’a pu être prouvée par la commission mandatée par le Conseil fédéral suisse pour faire la lumière sur ce dossier, de nombreuses zones d'ombre demeurent. 

Des enquêtes pleines d’errances, des coupables jamais condamnés et des terroristes circulant incognito : autant de dénominateurs communs à l’Italie et à la France alors qu’elles avaient noué des pactes avec le diable, et autant de façons de faire le jeu de la terreur au prétexte de vouloir l’éviter. "Penses-tu que ton sang soit plus rouge que celui des autres ?", énonce la fameuse maxime du Code de lois juives (Choul’han Aroukh). Sur ce point, l’Italie avait tranché : à ses yeux, le sang des victimes juives était incontestablement plus pâle. 

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