L'ONU ou l'horloge de vérité par Michaël Darmon

Michaël Darmon - Editorialiste i24NEWS

9 min
French President Emmanuel Macron addresses the 77th session of the United Nations General Assembly at UN headquarters in New York City on September 20, 2022.
Ludovic MARIN / AFPFrench President Emmanuel Macron addresses the 77th session of the United Nations General Assembly at UN headquarters in New York City on September 20, 2022.

Décrocher le graal du bon horaire oblige les conseillers présidentiels à gagner la bataille de l'année

Lorsqu’Emmanuel Macron est monté à la tribune de l’ONU, les conseillers élyséens savaient déjà que le discours était réussi. Pour une seule raison : il était 14 h à New York, 20h à Paris. De l’autre côté de l'Atlantique, chaînes d’infos et radios étaient sur la ligne de départ des éditions spéciales. Les trois coups du tableau diplomatique de la rentrée présidentielle étaient donnés : Emmanuel Macron, agent spécial de la paix. 

C’était parti pour le grand discours de 25 minutes : fustiger la Russie, pointer les États neutres ou calfeutrés dans la prudence, encourager l’Ukraine. Le pupitre en a pris pour son grade sous les coups assénés par le président français. "Mise au point", "poings sur les i" : les cordes vocales présidentielles ont été mises à rude épreuve, la colère présidentielle s’est perchée haut. On a même frôlé l’égosillement de la Porte de Versailles en 2017. 

Ludovic MARIN / AFP
Ludovic MARIN / AFPLa ministre française des Affaires étrangères Catherine Colonna et le président français Emmanuel Macron marchent sur Park Avenue pour rejoindre la réunion du Fonds mondial à New York le 21 septembre 2022.

Une nouvelle fois, l’épure de la monarchie républicaine a joué : la maîtrise des horloges, en l’occurrence de leur décalage.

Ceux qui ont connu les coulisses d’une Assemblée Générale le racontent sans ambages : les diplomates qui planchent sur le discours de l’ONU savent fort bien qu’il ne sera suivi que par les diplomates et les journalistes politiques. D’où le seul critère pour juger de sa réussite : l’heure de passage, intéressante pour l’audience nationale. 

La caisse de résonance médiatique donnera l’estampille : « discours important, ton ferme, volonté affichée ». Dans ces moments là, les dirigeants apprécient les chaînes d’infos qu’ils fustigent à longueur de temps, dès lors que l’information n’a pas l’air de cadrer avec leur "plan com".

Décrocher le graal du bon horaire oblige les conseillers présidentiels à gagner la bataille diplomatique la plus féroce de l’année. Le chef du commando horloge est l’ambassadeur aux Nations Unies, sous pression une semaine par an lorsque « le patron », le surnom donné en interne aux présidents de la république est présent. 

Quoiqu’il puisse faire durant l’année, sa cote et la suite de sa carrière dépendent des heures de passage du président à la tribune de l’ONU. La dernière semaine de septembre, ce sont les « jours terribles » des membres de la cellule diplomatique. En cas de dysfonctionnement, le grand pardon du patron sera difficile à obtenir.

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Du temps des prédécesseurs d Emmanuel Macron, il y eut des drames : un discours de François Hollande à 21 h à Paris. Autrement dit , un passage à la trappe.

Une année, durant son mandat, Nicolas Sarkozy a été mal programmé. Les conseillers se sont mis à proposer un troc avec les autres États : la France pourrait adopter des mesures favorables au voisin contre un changement de place sur le planning horaire. Lorsqu'ils en parlent aujourd’hui, ils admettent un jeu un peu limite : la parole de la France pouvait être engagée pour une question d’ordre de passage à tribune. Mais poursuivent-ils, cette méthode n’était acceptable que pour une seule raison : personne ne se souvient d’un discours de chef d’état à la tribune de l’ONU. 

Une année, durant son mandat, Nicolas Sarkozy a été mal programmé. Les conseillers se sont mis à proposer un troc : la France pourrait adopter des mesures favorables au voisin contre un changement de place sur le planning horaire

Se livrer à ce petit jeu de mémoire confirme cette affirmation : difficile de se souvenir d’une formule , une phrase restée dans les mémoires prononcée à cette tribune, hormis peut-être le discours de Yasser Arafat , revolver à la ceinture…

C’est aussi la raison - certainement -pour laquelle les caméras restent le plus souvent en plan serré sur l’orateur : la salle est régulièrement vide. Hormis les stars Obama, Trump, Biden et aujourd’hui Zelenski , les discours des chefs d’état ne font pas recette dans la salle de l’ONU, une enceinte que l’on découvre la première fois avec émotion et surprise devant le mobilier volontairement dépouillé et parfois décati.

Ludovic MARIN / AFP
Ludovic MARIN / AFPLe président rwandais Paul Kagame, le président français Emmanuel Macron et le président de la République démocratique du Congo Félix Tshisekedi

L'ONU a perdu depuis longtemps de sa superbe, le temps des décisions historiques et puissantes est révolu. Plus encore depuis la crise sanitaire. L’institution subit une version du big quit, "la grande démission", et du télétravail, qui permet à nombre de fonctionnaires internationaux de rester dans leur pays. D’où une ambiance plutôt morne dans le quartier des Nations Unies , d'ordinaire capitale mondiale de la globalisation.

Dans les couloirs de l’AG de l’ONU, la rentrée des classes des dirigeants de la planète, la realpolitik est le code dominant. Les démocrates croisent les autocrates et se saluent, prennent rendez-vous et programment des visites. Alors que les femmes iraniennes brûlent leur voile et défient le régime des mollahs, Emmanuel Macron souhaite voir le président iranien Raïssi. Pour parler du nucléaire ou des violences policières des milices des mœurs qui ont tué une jeune femme ? 

Le politologue Frédéric Encel a analysé le discours du président français prononcé à la tribune de l’ONU : "Sur le fond, il a répété ce qui est dit depuis des mois en s’adressant aux anciens pays du tiers monde qui se sont libérés des impérialismes en leur faisant valoir que la Russie, qu’ils soutiennent ou tolèrent, était le nouvel envahisseur en Ukraine. C’est la forme qui a changé", a dit l’analyste sur France Info. Tout en rajoutant : "Mais fermeté ne veut pas pour autant dire efficacité." 

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Tout est là. 

En décrétant la mobilisation partielle des Russes, Vladimir Poutine n’a pas pas répondu à la philippique d'Emmanuel Macron, qu’il a ignorée. Poutine a d’autres chats à fouetter.

Les méchantes langues dans l’opposition fustigent la faiblesse de la diplomatie française, dont l’influence serait réduite « à celle d’un timbre poste ». On serait tenté de répondre qu’un timbre poste est indispensable au départ d’une missive. 

Mais force est de constater que cette Assemblée Générale de l’ONU, la première en présentiel après trois ans de visioconférences, restitue un panorama international inquiétant : la guerre en Ukraine monte encore d’un cran, l’affrontement sino-américain est toujours actif, l’extrême droite à gagné les élections en Suède, elle s’apprête à prendre le pouvoir en Italie. 

Au Proche Orient, le Liban souffre tout en négociant en secret un accord de zone gazière maritime avec Israël. Au sein du territoire des Accords d'Abraham, on souffle. Et si la prochaine AG des Nations Unies se délocalisait dans cette région en pleine mutation positive ? Cela permettrait à l'Union européenne de s’y intéresser de plus près et de prendre la mesure de l'immense erreur stratégique qu'elle a commise en ignorant ce changement de paradigme qui frustre les Palestiniens. Autre avantage : pour le président français, le décalage horaire est moins important que depuis New York .

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