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Analyse: Les leçons de l’affaire Khashoggi

Un manifestant, les mains rougies et portant un masque à l'effigie du prince héritier saoudien Mohammed Ben Salmane, près d'une photo du journaliste Jamal Kashoggi lors d'une manifestation devant le consulat saoudien à Istanbul, le 25 octobre 2018
Yasin AKGUL (AFP)

La lune de miel entre l’Occident et le prince héritier saoudien semble avoir brutalement pris fin. Pendant trois semaines la surmédiatisation de l’affaire Khashoggi a montré les limites de l’idéalisation des relations avec l’une des pires dictatures religieuses au monde - et l’embarras de certains leaders politiques européens et américain.

Mohammed ben Salmane Al Saoud, alias "MBS", paie cher sa dernière vaste opération de communication visant à le présenter comme un prince ouvert, un leader visionnaire et modéré. Resté cette fois bien malgré lui sous les projecteurs, le prince héritier dit "Mr everything" est passé du monarque éclairé au barbare dictateur.

Mais si l’affaire Khashoggi a si longtemps fait les gros titres, c’est aussi qu’elle a réuni tous les ingrédients pour.

Un crime assez glauque, pour être sorti d’une série télé ou d’un roman noir, du pain béni pour les médias en termes d'audience. Une casquette de journaliste qui permet de jouer la carte de la solidarité, et puis cette culpabilité d'avoir peut être avec trop de facilité, chanter les louanges du grand réformateur qui n‘est au fond qu'un jeune et dynamique dictateur.

Jamal Khashoggi avait une tribune au Washington Post, laissée blanche plusieurs jours durant par un media certes endeuillé, mais également ravi d’interpeller le contesté président Trump sur ses amitiés et la proximité affichée avec le commanditaire supposé de ce meurtre barbare.

Mais Khashoggi n’était pas un simple journaliste. C’était un proche des Frères musulmans, un ancien compagnon de route des djihadistes, et avait plusieurs rencontres à son actif avec Oussama Ben Laden. Issu d’une famille saoudienne puissante d’origine turque, son grand-père était le médecin personnel d'Ibn Saoud, le fondateur du royaume d’Arabie Saoudite; son oncle à la tête d’une puissante société d’armement; sa tante, la mère de Dodi El-Fayed, l’amant de la princesse Diana.

MOHAMMED AL-SHAIKH (AFP/File)

Un homme du sérail, conseiller de Turki Ben Fayçal, ancien chef des renseignements qui n’était que récemment devenu un virulent critique du prince héritier. C’était bien davantage un opposant politique issu d’un clan rival qu’un fervent défenseur de la démocratie.

Si c’est en Turquie qu’il a été assassiné, c’est parce que le président turc Recep Tayyip Erdogan, qui supporte si mal la critique médiatique et la contestation politique, était ravi d’y accueillir un homme cherchant avec assiduité à déstabiliser la dynastie Saoud - et son assassinat une occasion en or de montrer qu’en matière de liberté politique il n’est pas le plus mauvais élève. Une occasion aussi de marquer des points dans le vieux conflit opposant l'ex-empire ottoman au gardien des lieux saints de l’islam pour le leadership du monde musulman.

Mais Erdogan n’a pas poussé trop loin l’offensive. Peut-être a-t-il été bridé dans son discours au parlement par les Américains, qui avaient dépêché quelques heures auparavant la chef de la CIA sur place. La Turquie en pleine crise économique n’a sans doute pas les moyens de trop se fâcher avec les investisseurs saoudiens, ni avec la puissante Amérique.

Alors oui, le sultan Erdogan a élevé le ton contre un meurtre commis sur son sol et un homme à qui il avait accordé sa protection, mais n’a pas osé aller jusqu'à designer le roi et son fils comme les directs responsables et commanditaires.

Le bal des hypocrites ne s'arrête d’ailleurs pas aux frontières de la Turquie. Si l’Allemagne et le Canada prennent rapidement des sanctions économiques, c’est avant tout parce qu’ils sont les seuls à pouvoir se le permettre. France et Allemagne montrent une fois de plus leurs dissensions, et Paris demande des explications mais rien de plus.

Pas question de faire planer une ombre sur les 18 milliards de dollars de contrats signés en avril. L’Europe, une fois de plus, est divisée, et surtout réduite à un rôle de commentateur prudent, effrayé par la menace constante d’une hausse brutale des prix du pétrole.

BANDAR AL-JALOUD (Saudi Royal Palace/AFP)

Sur la question de l’or noir, d’autres ne risquent rien. Etats-Unis, Russie et Arabie Saoudite sont tous trois aujourd'hui d’importants producteurs de pétrole qui ont tout intérêt à préserver le niveau des cours actuels.

Poutine, fervent adepte de la répression politique, est lui aller jusqu'à ne pas voir de raison de remettre en cause la version de l’accident initialement présentée par Ryad…

Alors à qui profite le crime ?

Pas à MBS qui, s’il a maladroitement supprimé un opposant politique, a sérieusement écorné son image médiatique de réformateur souriant. Mais d’autres comptent les points, et pas seulement le président turc qui a trouvé enfin une utilité aux médias nationaux ravis de diffuser les détails morbides du crime qui s’échappaient opportunément de ses services de renseignements.

Le Qatar n’a pas caché sa jubilation et par le biais de son empire médiatique a abondamment diffusé les images cruelles d’un fils endeuillé forcé de recevoir les condoléances du bourreau de son père.

L’Iran en silence compte les points voyant son pire ennemi dévoiler ses vicissitudes au monde libre, Ryad ayant montré dans cette affaire un visage non moins cruel et sévère que le régime des mollahs.

Pourtant pour MBS pas de risque pour le moment de perdre son titre de prince héritier. Le jeune dictateur tient toujours bien en main son pays et après tout, la commission d’enquête nommée par son père sur cette affaire lui a été immédiatement confiée.

Mais sa jeunesse a ici été synonyme de fébrilité, d’impréparation et de brutalité, et ce n’était pas la première fois.

Son ingérence dans les affaires libanaises avec la réclusion du Premier ministre Saad Hariri, son opération anti-corruption au nom de laquelle il a racketté les plus riches hommes d’affaires et princes saoudiens, ou la guerre au Yémen où son armée suréquipée ne parvient pas à s’imposer face aux rebelles houthis, sont les signes de sa préférence affichée pour la gestion d’une main de fer avec ou sans gant de velours.

La méthode forte est celle que préfère MBS même si elle n’est pas toujours synonyme d’une grande réussite, même si elle met en danger la vision et les réformes profondes qu’il défend pour son pays et qui l’ont un temps rendu si séduisant aux yeux des démocraties occidentales.

Le plan Vision 2030 a peu de chance de se concrétiser si le prince ne se plie pas au moins en dehors de ses frontières aux règles du jeu plus policées de l’Occident dont il recherche les faveurs.

Bien des pays restent dépendants de son pétrole et ne tourneront pas les dos à des intérêts géopolitiques cruciaux, Israël inclus. Mais MBS ne pourra réformer profondément son pays sans reformer aussi sa façon de gouverner.

Myriam Danan est journaliste pour la chaîne française i24NEWS

Commentaires

(2)

il a fait ce qui fallait faire

Ce n’est pas seulement son pétrole que recherchent les pays occidentaux, mais les nombreux contrats qui déboucheront lors du lancement du projet Neom. Énorme projet, de l’ordre de 500 milliards de dollars et chaque pays désire une part du gâteau. Ne cherchons pas plus loin tout est une question de gros sous, sinon pourquoi ne pas réagir aux 10.000 civiles tuées au Yémen par l’armée saoudienne (depuis 2015). ---------- Du point de vue purement technique, Neom me semble un très beau projet mais il est risqué, espérons qu’il ne finisse pas comme dans le roman de Dave Eggers « A Hologram for the King »

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