Les Breslev et Ouman : une relation passionnelle qui défie la guerre

Johanna Afriat

Journaliste web i24NEWS

10 min
Un hassid de Breslev récite la prière du Chema Israel à Ouman en Ukraine durant la fête de Roch Hachana,  le 25 septembre 2011
Yaakov Naumi/Flash90Un hassid de Breslev récite la prière du Chema Israel à Ouman en Ukraine durant la fête de Roch Hachana, le 25 septembre 2011

"Il vaut mieux se trouver à Ouman en ce moment qu'en Judée-Samarie"

Après la pandémie de coronavirus, c’est désormais l’ombre de la guerre qui plane sur le pèlerinage d’Ouman. A la lumière des risques encourus, autorités ukrainiennes et israéliennes ont appelé d’une même voix les pèlerins juifs à ne pas se rendre dans la ville de l’est de l’Ukraine à l’occasion de Roch Hachana. 

La maire d'Ouman, Iryna Pletnyova, a souligné que la localité n'avait pas la capacité d'assurer la protection de dizaines de milliers de visiteurs, tandis que le ministère israélien des Affaires étrangères a insisté : "ceux qui iront à Ouman se mettront en danger, et Israël ne sera pas forcément en mesure de leur prêter assistance au cas où les choses tournent mal". 

Même Moché Azman, un éminent rabbin basé à Kiev, s’est exprimé à la radio israélienne pour déconseiller aux fidèles de s'y rendre. "J'ai peur qu'il y ait des provocations russes. Qui prendra la responsabilité de la vie des gens ?"

GENYA SAVILOV / AFP
GENYA SAVILOV / AFPDes juifs hassidiques portant des vêtements visitent la tombe du rabbin Nahman, le fondateur du mouvement hassidique de Breslov, quelques jours avant le Nouvel An juif dans la ville d'Ouman, dans le centre de l'Ukraine, le 16 septembre 2020.

A Ouman, vaille que vaille

Seulement, "le peuple juif a la nuque raide" comme le dit la Torah. Il est têtu. Il lui faut beaucoup plus qu’un méchant virus ou même une guerre pour le dissuader d’aller prier ses saints. Durant la pandémie, ce sont ainsi des milliers de pèlerins qui ont voyagé jusqu’à Ouman, défiant toutes les restrictions sanitaires. Quitte à se déguiser ou à se raser la barbe, comme beaucoup l’ont fait, pour passer les contrôles et ne pas se faire repérer.  

Cette année, les pèlerins venus pour la majorité d’Israël ont de nouveau afflué jusqu’à Ouman afin d’y passer Roch Hachana, et qu’importe le conflit. De 10 000 attendus, ils seraient même le double sur place selon certains organisateurs (contre 30 000 les années ordinaires). 

"Ceux qui sont là cette année sont surtout des hassidim Breslev aguerris, habitués à faire le pèlerinage. Les gens qui ne sont jamais venus à Ouman en ont été découragés à cause de la situation sécuritaire", explique Aaron Chetrit, dirigeant de l’association Ayeh qui organise des voyages dans la ville d’Ukraine. 

Rien n’aurait pu dissuader "les durs" de respecter la volonté de Nachman de Breslev - sommité rabbinique du 18e siècle et fondateur du mouvement hassidique éponyme - qui avait expressément demandé à ses disciples de se recueillir sur sa tombe lors du Nouvel An juif, qui marque dans la tradition l’anniversaire de la création de l’humanité. Rien, sauf un véritable danger de mort ("pikouah nefech" en hébreu ), auquel la Torah interdit de s’exposer, pointent-ils. Mais selon eux, rien de cela à l’heure actuelle à Ouman. 

"Dans ses écrits, rabbi Nachman évoque explicitement 'le manque d’argent ou la guerre' comme 'des obstacles' au pèlerinage, mais pas comme des limites à celui-ci. Sauf, bien sûr, s’il y a un réel risque pour la vie de la personne", explique Aaron Chetrit.  

Rien à signaler, ou presque

Tous les pèlerins sur place l’assurent : en dehors du couvre-feu imposé dans la ville de 23 h à 5 h du matin, Ouman ne porte aucun signe ni stigmate de la guerre en cours. "Il y a bien des alarmes de temps en temps", mais celles-ci sont générales à toutes les villes. Et les bombardements ont lieu à plusieurs centaines de kilomètres.  

"L’atmosphère est belle et joyeuse, tout se passe bien", raconte Moché Atlani, un jeune pèlerin venu de Tel-Aviv. "Il n’y a pas trace d’un bombardement, ni même d’un pétard."

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La guerre, ces fidèles Breslev l’ont surtout ressentie dans le voyage en forme de périple qu’ils ont dû faire pour arriver jusqu’à Ouman. Les Israéliens ont pris un avion de Tel Aviv jusqu’en Pologne, en Roumanie ou en Moldavie, puis un taxi ou un bus jusqu’à la frontière ukrainienne, et encore un autre jusqu’à Ouman. Le plus dur étant l’attente aux frontières qui s’est éternisée, bien au-delà de la vérification des passeports et des formalités d’usage. Certains bus transportant des pèlerins sont même restés bloqués des heures à l’entrée du pays, contraignant les passagers à passer la nuit dans le véhicule.

Mais qu’est-ce qui fait donc marcher ces fidèles, considérés jusqu’en Israël comme des inconscients et des irresponsables ? "La emouna", explique Aaron Chetrit, "la confiance en Dieu et dans le tzaddik. Il est clair que si nous avions dû fonder notre décision d’aller à Ouman sur des considérations purement rationnelles, nous ne serions jamais venus. C’est pourquoi nous pouvons comprendre ceux qui regardent les infos et qui jugent notre démarche complètement imprudente."

Yossi Zeliger/Flash90
Yossi Zeliger/Flash90Des Juifs ultra orthodoxes se rendent à Ouman pour la fête juive de Rosh Hashanah à l'aéroport international Ben Gourion près de Tel Aviv, le 1er septembre 2021

Pense-t-il, comme certains le disent, que Poutine pourrait chercher à frapper Ouman durant le pèlerinage, histoire de marquer les esprits ? 

"On peut effectivement se dire que Poutine va attaquer, mais ça reste du domaine de l’hypothétique. De la même façon qu’en Israël, on vit sous la menace des missiles du Hezbollah et des roquettes du Hamas, qui peuvent cibler des civils à tout moment. Cela n’empêche pourtant pas les gens de continuer à vivre à Sderot, en bordure de Gaza, ou à Ashkelon, pas très loin. On peut vivre dans la peur, mais nous choisissons de vivre dans la emouna", dit-il. 

Des pèlerins "raisonnables mais audacieux" 

Mêmes considérations pour Moche Atlani, qui a choisi d’aller à Ouman en faisant fi de ce que lui conseillaient ses parents. "Je voulais déjà faire ce pèlerinage pour la fête de Shavouot, en juin dernier, mais mes parents m’en ont dissuadé à cause de la guerre. Puis au fil des mois, nous avons vu des gens faire plusieurs allers-retours à Ouman et nous certifier qu’il n’y avait aucun problème là-bas. J’ai donc décidé de me fier à ce qu’ils disaient", raconte-t-il, se félicitant de ne pas être "tombé dans le panneau" des infos et avertissements en tout genre.

Benyamin, un habitué du pèlerinage qu’il fait depuis 20 ans, va jusqu'à affirmer "qu'il vaut mieux se trouver à Ouman en ce moment qu'en Judée-Samarie". Et fait remarquer que rabbi Nachman demandait à ses disciples d’être à la fois "raisonnables et audacieux", ce qu’il prend comme un encouragement à se rendre dans la ville d'Ukraine même en ces temps troublés. Il réfute en bloc les allégations selon lesquelles la Russie pourrait profiter du pèlerinage pour cibler la ville. 

"Ouman est un carrefour central entre Kiev et Odessa, où passent énormément de réfugiés. Ce serait impossible que la Russie bombarde un endroit où se trouvent autant de civils", avance-t-il.  

"Par ailleurs, Poutine a besoin d’Israël en ce moment. Il ne peut pas se permettre de se mettre le pays à dos car avec ses réserves en gaz, l’Etat hébreu pourrait décider de faire monter ou faire baisser les cours à sa guise", assure-t-il encore. 

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Les dangers présumés du pèlerinage à Ouman relèveraient-ils donc de l’intox ? 

"Il y a évidemment un danger potentiel, comme dans tout pays en guerre. Cela dit, les autorités ukrainiennes ont un double langage : elles se couvrent en mettant en garde et en appelant à la responsabilité de chacun comme elles en ont le devoir, mais d’un autre côté elles savent que le pèlerinage est important pour l’économie locale. Elles ne mettent donc pas plus de pression que cela pour empêcher les gens d’aller à Ouman", note Aaron Chetrit.

Le dirigeant de l’association Ayeh, qui se donne pour objectif de répandre l’enseignement de rabbi Nachman, conclut en expliquant que la guerre la plus terrible de l’époque est "la guerre spirituelle contre les forces du mal". "Parmi les personnes qui se rendent à Ouman, il y en a qui vivent un véritable enfer sur Terre du fait qu’elles n’arrivent pas à avoir d’enfant après dix ou quinze ans de mariage, ou bien qu’elles sont en conflit perpétuel avec leur conjoint. Faire ce pèlerinage concrétise pour elles un espoir de paix et de bénédiction, dont elles ne se priveraient pour rien au monde."

A Ouman ces jours-ci, flotte un fort parfum de spiritualité teinté d'un sentiment d’héroïsme. On se regarde d’un air entendu, fiers d’être de ceux qui se placent au-dessus des triviales lois de la nature, de la guerre et des bombes. 

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