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Lituanie: quand les héros de guerre exterminaient des Juifs

Jonas Noreika

Silvia Foti vit à Chicago où elle est journaliste. Toute sa vie, elle a idolâtré son grand-père, un héros de guerre qu’elle n’a jamais rencontré. Tout ce qu’elle savait, c’était que Jonas Noreika (1910-1947) - le bel avocat charismatique qui avait accédé à la notoriété en devenant le célèbre "Général Tempête" de l’armée lituanienne - faisait partie des jeunes héros du pays qui avaient mené deux rebellions contre l’invasion de l’armée soviétique.

Au beau milieu de la Deuxième Guerre mondiale, les Allemands envahirent la Lituanie. Ils permirent à Noreika de rester à la tête de la région nord du pays. Silvia raconte : "Il a joué un rôle dans cette historie en tant qu’agent double. Il jouait sur les deux tableaux. Il faisait semblant d’aider les Allemands mais, en réalité, dans son cœur, l’unique but qu’il poursuivait était d’aider son pays, la Lituanie".

En 1945, le KGB arrêta Noreika et le jeta en prison. Deux ans plus tard, il fut exécuté de deux balles à l’arrière de la tête. Selon les mots de sa petite-fille, ce fut un "martyre express. Et toute cette guerre, il l’avait menée au nom de l’amour et la liberté de sa patrie".

Au cours des dizaines d’années qui suivirent ce tragique événement, le nom et la réputation de Noreika firent le tour du pays. "C’était un héros, une véritable légende, et moi, qui étais sa petite-fille, j’avais l’impression d’être une princesse ! Je suis allée en Lituanie avec ma mère et mon frère pour honorer sa mémoire. J’étais si fière de lui que je lui ai consacré un long article qui a été publié".

"Ne t’aventure pas par ici"

Silvia et sa famille s’installèrent finalement dans le quartier lituanien de Chicago. Avec sa mère, Silvia avait pour projet de rédiger un livre à la gloire de son grand-père. Mais quand sa mère mourut soudainement en 2000, Silvia se tourna alors vers sa grand-mère et lui fit la promesse de terminer l’écriture du livre toute seule.

Sa réponse lui donna à réfléchir.

"Elle m’a dit : ‘N’écris pas. Laisse l’Histoire là où elle est. Ne t’aventure pas par ici’. Elle était alors dans son lit. Je l’ai vue se retourner côté mur. Je ne savais pas quoi en penser".

Un peu plus tard cette même année, Silvia et son frère furent invités en Lituanie où une école venait d’être renommée "Ecole Noreika". Mais le directeur de l’établissement les prit à part et leur avoua qu’honorer leur grand-père lui avait causé de nombreux ennuis "à cause de ce que pourraient dire les Juifs".

"Mon cœur s’est mis à battre plus fort", se souvient Silvia. "Qu’est-ce que les Juifs pourraient dire sur mon grand-père ? De quoi s’agissait-il ? ‘Il était accusé d’avoir tué des Juifs’. Quand j’ai entendu cela, j’ai failli m’évanouir. Je ne pouvais pas y croire".

Selon les chiffres, 212 000 Juifs auraient été assassinés pendant la Deuxième Guerre mondiale en Lituanie. C’est la proportion par habitant la plus élevée de tout l’Holocauste.

De retour dans son église lituanienne, Silvia retrouva ses voisins qui lui conseillèrent d’oublier tout ce qu’on lui avait dit. Pour eux, ce n’étaient que des fausses rumeurs, de la propagande du KGB. Mais, à la faveur d’un cours d’écriture, Silvia décida finalement de se plonger à corps perdu dans le passé de son grand-père

"Les Juifs étaient alignés et exécutés l’un après l’autre"

Silvia se mit alors à parcourir les dossiers et les archives du KGB. Au-dessus de sa tête, un portrait de son grand-père veillait. Elle trouva le premier indice : un livret que Noreika avait écrit à l’âge de 22 ans intitulé : "Lituanien, relève la tête".

"Ce n’était ni plus ni moins qu’une diatribe contre les Juifs, comme quoi ils nous ruinent d’un point de vue économique, ils possèdent tout, ils achètent nos fermes… boycottons tout ce qu’ils font, n’achetez rien aux Juifs".

La suite était encore plus accablante : Silvia trouva un document signé de la main de son grand-père dans un bâtiment orné d’une plaque commémorative en son honneur.

"Dans ce document, il demande que les Juifs soient rassemblés dans un ghetto qui vient d’être construit et il y a sa signature en bas du document. Pour moi, c’était une preuve irréfutable, c’était écrit noir sur blanc, c’était sa signature. A ce moment, je me suis mise en colère, à ce moment, je commençais à y croire".

En 2013, Silvia est retournée en Lituanie pour y mener de nouvelles recherches. Elle explique qu’elle a aujourd’hui réuni et confirmé assez de preuves pour aboutir à la conclusion suivante : son grand-père, ce "héros", a envoyé au moins 14 000 Juifs à la mort.

Pour Silvia, le terme qui le définit le mieux est "assassin administratif".

"Voilà la défense du gouvernement : le gouvernement a rétorqué que Noreika n’avait jamais rédigé d’ordre qui disait ‘Tuez des Juifs’, mais il a écrit l’ordre de les envoyer dans un ghetto. Certes, ce n’était pas un ordre visant à les exécuter, mais il a écrit un ordre pour redistribuer leurs propriétés", ce qui sous-entendait qu’ils étaient morts.

Silvia a même dû se confronter à deux membres de sa propre famille en Lituanie qui lui ont raconté des histoires de déménagements dans des maisons qui devenaient « tout d’un coup disponibles » pendant la guerre.

"Moi je leur demande ‘Qu’est-ce que ça veut dire tout d’un coup disponibles ?’, ‘C’étaient des maisons qui appartenaient aux Juifs, mais maintenant les maisons étaient vides et de nombreux Lituaniens pouvaient alors vivre dans ces maisons disponibles’. Je n’y crois pas, je demande ‘Vous voulez dire que les Juifs étaient tués ?’. Et on me répondait que oui".

"Maintenant, il faut faire une estimation"

Au cours de ces dernières années, le chasseur de Nazis en chef du centre Simon Weisenthal a mené ses propres recherches et a rédigé un ouvrage en collaboration avec une Lituanienne qui a découvert que des membres de sa famille cachaient les mêmes sombres secrets, exactement comme Silvia.

Efraim Zuroff affirme qu’il n’y avait qu’une centaine de Nazis en Lituanie après l’invasion allemande, ce qui signifie que la mort des centaines de milliers de Juifs est imputable à d’autres Lituaniens.

"Pour une écrasante majorité, on venait chercher les Juifs chez eux, on les retenait dans un endroit, par exemple une synagogue ou un grand bâtiment public, puis ils étaient emmenés en forêt", explique Zuroff. "Puis, les Juifs étaient alignés et exécutés l’un après l’autre. C’étaient des meurtres personnels, les victimes étaient face à leurs bourreaux".

Et aujourd’hui, avec toutes les preuves qu’elle a déterrées, Silvia a dû prendre une décision délicate et rédiger un livre complètement différent de l’éloge de son grand-père qu’elle avait imaginé et dont elle avait tant rêvé : un ouvrage qui bouscule toute l’histoire de sa famille. Elle y décrit les montagnes russes émotionnelles qu’elle a vécues, passant "de l’euphorie, de la joie et de la fierté qu’il m’inspirait au déni, puis à la dépression et finalement à la honte".

Dans une déclaration, un porte-parole du gouvernement lituanien a affirmé à i24NEWS que le gouvernement "condamne avec la plus grande sévérité les citoyens lituaniens qui ont collaboré avec le régime nazi".

Silvia conteste cette déclaration, expliquant qu’en plus des nombreuses plaques commémoratives et des rues en l’honneur de Noreika, une école porte son nom. Elle trouve ce dernier élément particulièrement perturbant et révélateur d’une nation qui ne veut ou ne peut pas couper les ponts avec son passé.

Grant Gochin est chercheur à Los Angeles. Sa famille est morte en Lituanie pendant la Deuxième Guerre mondiale. Pour lui, le pays a revalorisé l’image de Noreika depuis son indépendance en 1991.

"Reconnaître que Noreika a été l’un des pires responsables reviendrait à retirer un fil d’un morceau de tissu. Cela détricoterait la plupart des légendes nationales dans lesquelles les criminels sont érigés en héros", assure-t-il.

"Vous savez qui sont les véritables héros en Lituanie ? Ceux qui ont sauvé des Juifs. Erigez un monument en leur honneur, ceux qui les ont sauvés en 1941 et les ont cachés chez eux. Nommez une rue en leur honneur. Ce sont les seuls qui ont risqué leur vie".

Pour Silvia, cette vérité devrait inciter la Lituanie à se livrer à un examen de conscience profond et nécessaire.

"Maintenant, je pense que l’objectif est de faire une estimation. Je crois que la Lituanie doit examiner le rôle qu’elle a eu dans l’Holocauste et qu’on ne peut plus accuser uniquement les Allemands".

Andy Roesgen est journaliste pour i24NEWS à Chicago

Commentaires

(2)

Cette femme, petite fille, c’est elle l’héroïsme même. Émouvant.

Son témoignage est poignant. Elle a beaucoup de courage.

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