Le nazisme dans l'administration allemande n'est pas mort avec Hitler

Polina Garaev

7 min
Juge allemand sous la croix gammée nazie et le portrait d'Adolf Hitler
DRJuge allemand sous la croix gammée nazie et le portrait d'Adolf Hitler

Des chercheurs étudient les archives et les lois pour déterminer l'étendue de l'influence nazie après-guerre

Après la Seconde Guerre mondiale,le gouvernement ouest-allemand avait besoin de fonctionnaires expérimentés et était prêt à fermer les yeux sur leur passé.

Les responsables des administrations avaient le choix entre des fonctionnaires allemands embauchés par les Alliés et n’ayant aucun lien avec le parti nazi ou encore des bureaucrates allemands revenus dans le pays après avoir fui pendant la guerre. Finalement, c’est l'expérience seule qui a été prise en considération.

En fait, plus de la moitié des employés du ministère fédéral allemand de l'Intérieur, créé après la Seconde Guerre mondiale, étaient d'anciens membres du parti nazi, selon les résultats d'une étude sur les premières années d’existence de cet influent ministère.

“À l'époque, les hauts fonctionnaires qui avaient déjà travaillé sur les questions juridiques et administratives étaient généralement d'anciens membres du parti nazi," a confié à I24news l'un des chercheurs, le Dr. Frieder Günther.

Depuis décembre 2014, des chercheurs de l'Institut allemand des Recherches historiques de Munich-Berlin et du centre de Recherche des temps historiques de Potsdam passent au crible les fiches personnelles remontant jusqu’en 1949, lorsque le ministère a été créé en Allemagne de l'Ouest. Des projets similaires ont été menés dans les ministères de la Justice et des Affaires étrangères, mais les conclusions sont cette fois-ci particulièrement surprenantes.

Les résultats préliminaires de l'étude, qui devrait être achevée en 2018, révèlent qu'en moyenne 54% des employés embauchés par le nouveau ministère étaient d'anciens membres du Parti national-socialiste des travailleurs allemands (NSDAP). En 1961, les deux tiers des employés avaient un passé nazi. 6% d’entre eux avait avait fait directement la transition à partir du ministère de l'Intérieur du Troisième Reich.

En comparaison, le nombre moyen d'anciens membres du NSDAP dans d'autres ministères examinés ne dépasse pas 30%.

"Nous savions qu'il y avait eu une certaine continuité, mais pas à ce point”, explique Günther. "Les résultats sont encore plus inquiétants quand vous pensez à l'influence passée et actuelle de ce ministère. Il est responsable de tout: de la santé publique, de la culture, de la sécurité intérieure et des questions constitutionnelles."

"Le fait que ces personnes aient choisi de rejoindre le NSDAP, alors qu'elles auraient pu rejoindre toute autre organisation nazie, montre un degré différent de consentement à l'idéologie nazie, plus qu’un simple opportunisme”, explique le chercheur, qui a déjà trouvé des preuves montrant comment les fonctionnaires du ministère ont utilisé leurs nouveaux postes pour préserver leurs anciennes idées.

À titre d'exemple, Gunther mentionne le cas d'un camp pour personnes déplacées situé près de Munich, qui a également abrité des Juifs qui avaient fui en Palestine mandataire (qui allait devenir Israël en 1948, ndlr) avant la guerre et qui avaient choisi de revenir. "Ils ont essayé de se construire une nouvelle vie, mais ont été traités comme des immigrants illégaux", révèle Günther.

"Le ministère a essayé de les expulser du camp et de leur rendre la vie aussi difficile que possible. Il n'a montré aucune empathie envers eux, seulement dix ans après la Shoah. C’est une indication claire que l'antisémitisme ne s’est pas simplement éteint en 1945, mais a toujours continué d’influencer la politique du ministère de l'Intérieur".

Patrimoine nazi dans le code pénal

Le ministère allemand de la Justice a également examiné l’ampleur de l'héritage nazi dans le système juridique du pays.

“Trop de gens qui étaient coupables [des crimes nazis] se sont couverts mutuellement," a récemment déclaré dans une interview accordée à Associated Press le ministre de la Justice, Heiko Maas. "Même au début des années 1960, 80% des juges de la Cour fédérale de justice avait été juges durant la période nazie. Cela illustre l’ampleur de l’échec de la justice allemande".

Le ministère examine également les lois contenant une terminologie reflètant l'idéologie du Troisième Reich. Une attention particulière est portée à la loi sur les assassinats, qui définit les meurtriers comme des gens qui tuent "pour étancher une soif de sang, pour satisfaire une impulsion sexuelle, par cupidité ou pour d’autres bas motifs."

Ce phrasé a été formulé en 1941 par Roland Freisler, un ancien fonctionnaire du ministère nazi de la Justice et plus tard président de la Cour populaire de l'Allemagne nazie. Contrairement à la plupart des paragraphes d'inspiration nazie dans le code pénal, celui-ci n'a pas été aboli après la Seconde Guerre mondiale.

Le professeur Jörg Kinzig, directeur de l'Institut de criminologie de l'Université de Tübingen, suggère que ce paragraphe a été préservé dans le cadre d'un compromis ou encore parce que la nouvelle juridiction l’a considéré comme une relique de la tradition juridique antérieure aux nazis ne contredisant donc pas l’État de droit.

Au fil des ans, le monde du droit a trouvé des moyens de contourner le phrasé, rendant la formulation en quelque sorte lettre morte. Mais Maas insiste pour que "la langue des nazis n'ait pas sa place dans [le] code pénal [allemand].” En juin, un comité spécial a présenté un rapport de 900 pages, qui présentait une position unanime en faveur de l’abolition du libellé problématique.

Quant à l'embauche des anciens membres du NSDAP dans les ministères allemands, Maas déclare: "Bien que probablement toutes ces personnes aient disparu, la recherche scientifique peut apporter de nouvelles perspectives intéressantes mettant en lumière la façon dont les anciennes élites, parmi lesquelles on trouvait souvent des avocats, ont été en mesure d’occuper à nouveau des postes importants dans le nouveau système démocratique”.

De nazi à démocrate

Günther voit aussi son étude comme un rappel du fait qu’une société pluraliste doit faire l’objet d’une lutte constante. "Personne ne peut changer du jour au lendemain, passer de nazi à démocrate. Les gens ont probablement appris la démocratie par la pratique, sachant que la communauté internationale les observait de près".

Alors que l'histoire se souvient de 1949 comme étant un tournant et la date de naissance de l'Allemagne moderne, “notre étude montre que c’est seulement 10 voire 15 ans plus tard que les gens se sont adaptés au nouveau régime et qu’ils sont devenus des démocrates convaincus”, explique-t-il. “Il nous reste à comprendre comment ils ont fait exactement".

Les chercheurs envisagent de mettre un terme à leur examen lorsqu’ils arriveront aux archives des années 1970. "Mais nous devons nous interroger sur la continuité de la pensée autoritaire dans l'administration", ajoute Günther. "Je ne pense pas qu'il y ait eu une renaissance, mais nous devons encore nous soucier de cela."

Polina Garaev est la correspondante de i24news en Allemagne.

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