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Cinéma, presse, "normalisation" avec Israël: le Liban inquiet de sa censure

Des supporters du mouvement chiite libanais Hezbollah lors d'un rassemblement à Baalbeck, le 31 août 2017
STRINGER (AFP)
Le tribunal militaire a condamné une journaliste qui a évoqué une connivence entre l'armée et le Hezbollah

Le rédacteur en chef de L'Orient le Jour, Ziyad Makhoul, a publié lundi un Edito dans lequel il soulève avec véhémence le problème de la censure au Liban, une semaine après que la journaliste Hanine Ghaddar a été condamnée par le tribunal militaire à six mois de prison pour avoir mentionné une connivence entre l'armée et le Hezbollah.

Dans son texte, Ziyad Makhoul commence par faire remarquer que la censure est un phénomène présent dans toutes les strates de la société libanaise, mentionnant les institutions religieuses, chrétiennes ou musulmanes. Mais aussi et tout particulièrement au sein des institutions culturelles.

Et "il y a, surtout, les ultradémagogues, ceux qui vont de surenchère en surenchère: à les entendre aboyer, on penserait que le Liban est à deux doigts d’ouvrir une ambassade à Tel-Aviv à chaque fois qu'un Libanais entre en salle (de cinéma ou de théâtre) pour regarder, par exemple, 'The Post'", écrit-il.

Selon lui, un discours du chef du mouvement terroriste Hezbollah, Hassan Nasrallah, a suffi pour que le lendemain des manifestations soient en préparation devant les cinémas libanais qui proposent la diffusion du dernier film du réalisateur américain d'origine juive, Steven Spielberg.

Daniel LEAL-OLIVAS (AFP/Archives)

En juin dernier, le pays du cèdre avait déjà interdit la diffusion du blockbuster américain 'Wonder Woman' se fondant sur une décision du bureau de boycottage d'Israël relevant de la Ligue arabe en raison de la présence dans le film de l'actrice principale israélienne Gal Gadot.

'The Post' sorti en 2017 réunit à l'affiche Meryl Streep et Tom Hanks. Alors que la présence dans le long métrage des deux acteurs ne contrarie pas les autorités libanaises, Steven Spielberg en revanche figure sur la liste noire du Bureau central de boycottage de la Ligue arabe, pour avoir donné un million de dollars à Israël pendant la guerre de 2006 entre l'Etat hébreu et le Hezbollah au Liban.

La mainmise du Hezbollah

Si le septième art est une des principales victimes du boycott et de la censure au Liban, il n'en reste pas mois que cette dernière touche d'autres libertés, notamment celle de la presse. Ainsi, le texte du rédacteur en chef de L'Orient le Jour parait une semaine après que le tribunal militaire a condamné par contumace à six mois de prison la journaliste et chercheuse Hanine Ghaddar.

Le jugement du tribunal militaire dont il est question a condamné la journaliste chiite pour "atteinte à l'armée" en 2014, lors de sa participation à un colloque organisé par le Washington Institute dans la capitale américaine.

L'Orient le Jour

À l'époque, elle avait notamment évoqué une connivence entre l'armée et le Hezbollah, ce qui lui avait valu de virulentes accusations de trahison, mais elle avait également été attaquée pour une prétendue "collaboration avec Israël".

Ces accusations étaient basées sur la participation d'Ehud Barack, alors ministre israélien de la Défense, à ce même colloque du Washington Institute. La journaliste avait pourtant sciemment évité de prendre part au panel dans lequel M. Barack devait intervenir.

Contacté par i24NEWS, Ehud Barack a pour sa part affirmé qu'il ne se "souvenait pas de l'incident mentionné", quand il lui a été demandé s'il avait entendu parler des accusations portées contre la journaliste libanaise pour avoir pris part à une conférence où un responsable israélien était également invité à s'exprimer.

Les deux personnalités semblent donc ne jamais s'être rencontrées. Or selon L'orient le Jour, la rhétorique de la coalition politique libanaise du 8 Mars (dont le Hezbollah fait partie) consiste à dire que "s'opposer au Hezbollah, c'est être pro-sioniste". Un moyen de "diaboliser" la journaliste chiite, laquelle s'oppose en effet au mouvement terroriste de Hassan Nasrallah, au sein de sa propre communauté.

Le spectre d'une "normalisation" avec Israël

Aussi, suite à l'annonce de manifestations contre le film 'The Post', Ziyad Makhoul s'interroge dans son Edito: n'y-a-t-il pas d'autres raisons de protester au Liban que contre un film américain réalisé par Steven Spielberg?

"Manifester contre le rapt par le Hezbollah, milice éminemment orwellienne, de pratiquement toute la souveraineté libanaise; manifester contre l'état de la représentation diplomatique du Liban; manifester contre les ingérences politiques, ou militaro-politiques, de l'Iran, de l'Arabie saoudite et de n'importe quel pays tiers", énonce-t-il entre autres.

Depuis le retour au Liban du Premier ministre sunnite Saad Hariri, qui avait laissé planer depuis l'Arabie Saoudite la possibilité de sa démission après avoir accusé l'Iran et le Hezbollah de déstabiliser son pays, le spectre de la "normalisation" avec Israël inquiète et fait réagir plusieurs franges de la société libanaise.

Ce mois-ci, le créateur de haute couture Elie Saab, figure phare de la mode au Liban, a été vivement critiqué dans son pays sur les réseaux sociaux pour avoir qualifié l'actrice israélienne Gal Gadot, laquelle a porté l'une de ses robes, de "parfaite".

Sur la scène politique, le ministre des Affaires étrangères libanais Gebran Bassil avait été appelé à démissionner après avoir déclaré en décembre dernier dans une interview télévisée que le Liban n'était pas contre le fait qu'Israël vive en sécurité. "Il n'y a pas de problème idéologique avec Israël, et nous ne rejetons pas son existence. Israël a le droit à la sécurité ", avait-il dit.

AFP / YASSER AL-ZAYYAT

Si le Liban, qui est officiellement en guerre avec Israël, a voté une loi il y a plusieurs années qui institue le boycott des produits israéliens et interdit aux citoyens libanais d'avoir des contacts avec des Israéliens, le Hezbollah appelle quant à lui ouvertement à la destruction de l'Etat hébreu.

Or, des deux côtés de la frontière nombreux sont ceux qui espèrent une "normalisation" des relations israélo-libanaises, à commencer par les quelques 10.000 Maronites (les chrétiens libanais déplacés après la première guerre israélo-arabe) vivant en Israël, dont 2.000 âmes n'ayant pas pu retourner sur le territoire libanais en raison de leurs liens avec l'Armée du Liban Sud après le retrait des forces israéliennes en mai 2000.

A l'occasion du 74e anniversaire de l'Indépendance du Liban, le 22 novembre 1943, le porte-parole arabophone de l'armée israélienne, Avichay Adraee, avait d'ailleurs adressé un message "amical" au peuple libanais via les réseaux sociaux afin de les appeler à ne pas laisser l'Iran - grand allié régional du Hezbollah - les priver d'indépendance.

"Encore une fois, pour la énième fois, personne ne veut, sous aucune forme, de normalisation imposée avec l’État hébreu, dont les gouvernements successifs ont saigné aux quatre veines le Liban dans sa chair, sa terre et sa pierre – même si, un jour, pour sanctuariser le terrain de vie de nos (arrière-) petits-enfants, pour en finir avec un Liban-Gaza ou un Liban-Hanoi, des âmes éclairées des deux pays devront s'asseoir et négocier", écrit encore Ziyad Makhoul dans son Edito.

Nathalie Boehler est journaliste et rédactrice Web pour le site internet français de I24NEWS.

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