FOCUS - Quel avenir pour les Juifs d’Iran ?

Johanna Afriat

Journaliste web i24NEWS

12 min
De jeunes juifs iraniens tiennent un bureau de vote installé dans une synagogue à Téhéran
AFP PHOTO/BEHROUZ MEHRIDe jeunes juifs iraniens tiennent un bureau de vote installé dans une synagogue à Téhéran

"Les Juifs d’Iran sont tous des otages potentiels. Ils sont en sursis"

Alors que les manifestations contre le régime se poursuivent en Iran depuis deux mois, la plupart des minorités du pays se font encore plus discrètes que d’habitude. Loin de battre le pavé pour revendiquer davantage de droits, elles se contentent de soutenir les protestations par le cœur. Conscientes qu’un faux pas pourrait leur coûter cher, leur plus grande ambition est de préserver leur routine et leur sécurité. Parmi elles, les 15 000 citoyens juifs de la République islamique, troisième communauté juive du Moyen-Orient après celles d’Israël et de Turquie.  

Révélatrice de cette prudence poussée à l’extrême, la directive publiée au début des manifestations par le président de la communauté juive d’Iran, appelant les Juifs à éviter de se rendre à la synagogue. Déjà discrets, ces derniers ont été encouragés à raser les murs. Qu’on les prenne à manifester, ou même simplement en marge d’un rassemblement, et les conséquences pourraient être dramatiques. La plus redoutée : une éventuelle accusation d’espionnage pour le Mossad qui se solde généralement par la peine capitale. Preuve ultime de l'inféodation de la communauté juive au régime par souci de sûreté est venue le 24 novembre avec sa condamnation publique des manifestations.

Les protégés des mollahs

Dans les faits, pourtant, les Juifs bénéficient du statut de minorité protégée au sein de la République islamique. Ils ont en outre pris soin de graisser la patte des mollahs au lendemain de la Révolution islamique de 1979 : rencontrant l’ayatollah Khomeini, nouvel homme fort du pays, les responsables juifs avaient apporté en cadeau un magnifique plateau garni, fait d’or et d’argent. Au beau milieu des offrandes était dissimulé un chèque de dix millions de dollars, grâce auquel la communauté juive d’Iran espérait acheter sa tranquillité. Dès le lendemain, Khomeini avait déclaré que tout celui qui s’en prendrait à un Juif devrait rendre des comptes. 

Si le régime théocratique iranien a fait fuir la plupart des 100 000 Juifs qui se trouvaient alors dans le pays, certains ont choisi de rester, et se trouvent toujours en Iran avec leurs enfants et petits-enfants.

BEHROUZ MEHRI / AFP
BEHROUZ MEHRI / AFPUne femme juive prie à la synagogue Abrishami située à Téhéran, le 28 novembre 2013

La proportion importante, au sein de la communauté, de personnes âgées ne parlant que le persan et pour lesquelles le départ serait extrêmement difficile, n’est pas négligeable. Cependant, la raison principale qui pousse les Juifs à rester se trouve dans leur aisance financière relative. « Les Juifs connaissent une réussite matérielle indéniable en Iran, et savent que leurs biens et leurs économies convertis en dollars ne vaudraient pratiquement rien. Ils s’accrochent à ce qu’ils ont », explique Zion Hassid, le président de la communauté juive d’Iran en Israël.

Résultat, cela fait plus d’une dizaine d’années qu’aucune immigration en provenance de ce pays n’a été enregistrée dans l’Etat hébreu. Même les incitations financières du gouvernement en 2007, soutenues par des philanthropes, n’y ont rien fait : les 10 000 dollars promis à chaque immigrant iranien dès son arrivée n’ont pas suffi à déclencher une alyah d’envergure, et seule une centaine de familles a répondu à l’appel. 

Une prison dorée

Certains réflexes, garants de leur sécurité, font intégralement partie du mode de vie des Juifs iraniens. Ces commerçants, exportateurs ou hommes d’affaires, qui vivent pour la plupart à Téhéran avec leurs familles, ne cachent pas leurs origines, mais savent qu’ils doivent vaquer à leur routine sans faire de vague, et se garder par-dessus tout de discuter politique. Ainsi, les bijoutiers de la capitale n’hésitent-ils pas à mettre des pendentifs en forme de Magen david ou de Hai dans leurs vitrines, mais évitent les sujets sensibles avec leurs clients. 

AFP PHOTO/BEHROUZ MEHRI BEHROUZ MEHRI / AFP
AFP PHOTO/BEHROUZ MEHRI BEHROUZ MEHRI / AFPUn rabbin iranien allume les bougies de la fête de Hanoukka à la synagogue Abrishami au centre-ville de Téhéran

Moché vit depuis plusieurs années en Israël, tandis que ses parents sont encore en Iran. Pour autant, les stigmates de la peur sont toujours présents, et il se montre réticent à parler d’eux, par crainte pour leur sécurité. On sent qu’il pèse chacun de ses mots. Il assure que les Juifs du pays vivent bien et que la population les respecte. "S’ils travaillent et vivent dans leur coin sans se faire remarquer, il n’y a pas de problème", dit-il. Il regrette toutefois que ses parents n'aient pas la possibilité de voyager en Israël et que lui ne puisse leur rendre visite. Cela fait trois ans qu’il ne les a pas vus…   

L’antisionisme et le soutien aux Palestiniens que beaucoup de ces Juifs affichent est également dicté par ce même instinct de conservation. "Ils critiquent Israël en public car ils savent que c’est ce que l’on attend d’eux, mais dans le fond de leur cœur et dans les synagogues, leurs prières sont tournées vers Jérusalem", affirme Zion Hassid. 

Au-delà de ces contraintes, les Juifs d’Iran, pratiquants pour la plupart, profitent d’une vie communautaire comme en trouve dans de nombreux pays de diaspora : ils disposent de synagogues où l’on célèbre mariages et bar mitzvot (on en trouve une quinzaine rien qu’à Téhéran), d’écoles, de bains rituels ainsi que de produits et restaurants cacher. Tout cela sous l’œil bienveillant du régime, qui tout en clamant son aversion pour Israël et le sionisme, a toujours pris soin d’établir une distinction avec le judaïsme. Il ne manque ainsi jamais de mettre en avant son respect des Juifs pour faire sa publicité. 

AP Photo/Ebrahim Noroozi
AP Photo/Ebrahim NorooziIllustration - Un homme juif iranien prie à la synagogue Molla Agha Baba, dans la ville de Yazd à 676 kilomètres au sud de la capitale Téhéran en Iran, le 20 novembre 2014

Le siège réservé à la communauté juive au Parlement – comme à chaque minorité -, ou les réfections récentes de synagogues et du tombeau de Mordekhai et d’Esther (héros de la fête de Pourim), grassement financées par les autorités, font partie de cette stratégie de la "patte blanche". "Contrairement à l’Europe, il n’y a pas de gardiens à l’entrée de nos synagogues et de nos écoles", se félicitait ainsi le grand rabbin d’Iran, Yehuda Garami, en 2020. 

Autant d’aspects qui permettent aux Juifs d’affirmer qu’ils sont traités à égal avec la population musulmane du pays, avec laquelle ils entretiennent de bons rapports. "Les Iraniens n’ont pas d’hostilité envers les Juifs. La plupart n’en ont même pas vis-à-vis d’Israël. Ils haïssent le régime et ne sont pas solidaires de ses positions", affirme Zion Hassid.  

Les Juifs qui ont quitté l’Iran ne sont cependant pas dupes. "Cette communauté vit dans une prison dorée et ne se rend pas compte à quel point ses droits sont restreints. Elle évolue dans un espace circonscrit qu’elle appelle liberté car elle n’a pas d’autre référence", explique Zion Hassid, qui a quitté l’Iran à l’âge de 20 ans. "Nous autres enfants juifs, nous nous faisions frapper quotidiennement sur le chemin de l’école, et nos mères n’avaient pas le droit de toucher les fruits et les légumes au marché sous prétexte que les Juifs étaient impurs, mais nous pensions que tout cela était normal car c’est ainsi que nous avions toujours vécu", déplore-t-il, pointant que les Juifs ne peuvent travailler ni dans la fonction publique, ni dans l’armée, ni dans l’éducation supérieure et que les voyages en Israël leur sont devenus interdits. Des citoyens loin d’être ordinaires, donc. 

Antisionisme versus antisémitisme

Pour l’intellectuel et écrivain iranien Ramin Parham, exilé en France, le déni qui frappe les Juifs iraniens résulte aussi bien de l’instinct de survie que de la propagande effrénée du régime. Il souligne notamment que le concept selon lequel l’antisionisme est distinct de l’antisémitisme n’a pas été inventé par le BDS ou la gauche radicale, mais qu’il a été mis au point par les pères de la révolution islamique, dans le but de rassurer le monde occidental. "Les mollahs sont avant tout de fins communicants, qui ont vite compris que la crédibilité du régime sur la scène internationale résidait pour beaucoup dans son respect des Juifs et des autres minorités du pays", explique Ramin Parham. 

ATTA KENARE / AFP
ATTA KENARE / AFPUne femme juive iranienne vote dans une synagogue utilisée comme bureau de vote pour la communauté juive de Téhéran le 26 février 2016

Juifs versus "régime sioniste" : une rhétorique qui dans le même temps, a permis à l’Iran de faire d’Israël son ennemi numéro un, engendrant un conflit de loyauté insoluble pour les Juifs du pays. "Nous sommes juifs, mais nous ne sommes pas sionistes", clament-ils. Ils le savent, le régime a des yeux et des oreilles partout, et les soupçons de double allégeance ne sont jamais loin. Tout au plus s’étaient-ils autorisés, confrontés qu’ils étaient aux concours de caricatures sur la Shoah et au négationnisme de l’ex-président Ahmadinejad, à dire du bout des lèvres que « le président ne devait pas être suffisamment informé"… 

Pour Ramin Parham, cette distinction entre les Juifs et Israël ne survivra toutefois pas à un éventuel conflit ouvert entre la République islamique et l’Etat hébreu. Une éventualité qui semble de plus en plus probable, alors que l’Iran n’a jamais été aussi proche du seuil nucléaire. "Les Juifs d’Iran sont tous des otages potentiels. En cas de guerre avec Israël, les mollahs n’hésiteront pas à se servir d’eux comme d’une monnaie d’échange. Ils sont en sursis."

Pour l’heure, difficile de dire comment évoluera ce que certains qualifient déjà de "révolution iranienne de 2022", dont la répression a fait à ce jour plus de 400 morts. Alexander Grinberg, chercheur à l’Institut d’études de Jérusalem pour la stratégie et la sécurité et spécialiste de l’Iran, constate que le rideau de la peur s’est effectivement déchiré au sein de la République islamique, et que l’actuel mouvement contestataire est sans équivalent dans le passé – aussi bien par ses motivations idéologiques, sa diversité sociale que son audace. Pour autant, il se garde de tout pronostic. "Je ne sais pas si ces révoltes à la fois désorganisées et non armées peuvent aboutir au renversement des mollahs. Ce qui est certain, c’est que le régime est fortement ébranlé, et donc plus imprévisible que jamais."

   

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