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Arabie saoudite: des militants en exil lèvent le voile sur les violations des droits de l’Homme

FILE - In this Saturday, Dec. 12, 2015, file photo, a Saudi woman waits outside a polling center as she prepares to cast her ballot during the country's municipal elections in Riyadh, Saudi Arabia.
AP Photo/Khalid Mohammed, File

Une militante saoudienne exilée a confié à i24NEWS que, même si les femmes saoudiennes ont désormais le droit de conduire, les réformes de grande envergure mises en place par le jeune et puissant Prince héritier Mohammed ben Salmane pourraient n’être qu’un moyen de détourner l’attention de la communauté internationale des violations des droits de l’Homme qui sévissent dans le pays.

Samah Damanhoori, auteure et militante pour les droits de l’Homme, a ainsi expliqué que "la situation actuelle est loin d’être idéale". "Quand ils ont autorisé les femmes à conduire, ils ont jeté en prison toutes les militantes saoudiennes", confie-t-elle.

Salmane a mis en place toute une série de réformes: il a autorisé les femmes à conduire après des dizaines d’années d’interdiction, il a restructuré l’économie du pays et a restreint les pouvoirs de la police religieuse.

La charia, la loi islamique, est la loi officielle en vigueur en Arabie saoudite. Selon ses préceptes, les femmes doivent toujours être accompagnées par un homme, elles doivent demander l’autorisation pour voyager, avoir accès aux soins médicaux, se marier ou être libérées de prison.

Les réformes de Salmane, acclamées dans le monde entier, ont pourtant été suivies d’une vague d’arrestations. Une militante saoudienne en exil affirme qu’il est important de faire entendre sa voix et de passer par les réseaux sociaux pour partager son histoire.

"Il y a beaucoup de femmes comme nous. Quand il se passe quelque chose, nous enregistrons tout et nous postons cela sur Twitter. Elles nous font confiance pour que ces contenus restent en ligne, pour que nous en parlions en public. Elles savent que, parce qu’elles sont en Arabie saoudite, elles seront en danger", affirme Damanhoori à i24NEWS.

Cette dernière ajoute que les militantes "savent qu’elles risquent la prison ou la mort. Elles seront sans doute torturées mais elles doivent s’assurer qu’elles ne sont pas seules. Nous sommes toutes unies. La chose la plus simple que nous puissions faire est de sortir et de nous faire entendre car nous avons la chance d’habiter [en dehors de l'Arabie saoudite]".

Damanhoori était en train d’achever son master à l’étranger quand son père a décidé qu’elle devait rentrer dans son pays pour se marier et fonder une famille.

"Je lui ai dit: ‘laisse-moi terminer mes études et je reviendrai, je ferai ce que tu veux’. Ça ne lui a pas plu alors il a annulé ma bourse. J’ai demandé de l’aide à ma mère mais elle a tout refusé en bloc, me demandant de ne pas l’impliquer là-dedans", raconte la militante.

Sans soutien de la part de ses parents, elle se tourne vers l’un de ses oncles qui accepte d’être son gardien et d’approuver ses études à l’étranger… à condition d'avoir des rapports intimes avec lui.

"Tout le monde s’est littéralement ligué contre moi et m’a abandonnée", confie-t-elle.

Fayez Nureldine (AFP/Archives)

Mais il n’y a pas que les femmes qui sont victimes des abus des droits de l’Homme. Les militants qui ont accepté de parler à i24NEWS - sous couvert d’anonymat, pour protéger leur sécurité - affirment que quiconque exprime une opinion dissidente de celle des dirigeants locaux se met en danger.

"J’étais blogueur et j’étais devenue athée. J’en parlais sur mon blog, avec mon vrai nom et une vraie photo de moi, ado", explique Mahmoud*. "Cela m’a valu d’être envoyé en prison à plusieurs reprises".

"C’est très difficile pour les femmes, mais quiconque s’oppose au régime ou se bat pour une idée qui n’est pas conforme à la loi du pays est tout bonnement mort. J’étais condamné à la décapitation. Ils ont essayé de demander aux Etats-Unis de me remettre à eux il y a trois ans, j’ai dû me battre contre ça et j’ai finalement gagné", poursuit Mahmoud.

Ces militants en exil ont aussi très peur pour les membres de leurs familles restés en Arabie saoudite et, quand ils essayent de leur venir en aide, ils savent que ces derniers le payent très cher.

"J’ai aidé quelques filles à s’échapper du pays, c’est la chose la plus stressante que j’aie jamais faite. La dernière fois que je l’ai fait, ils ont décidé d’arrêter mon frère et ils l’ont battu sauvagement", raconte Mahmoud.

"Bien sûr qu’il y a des progrès qui sont faits, mais il y a toujours ces lois qui sont appliquées dans le pays. On n’en parle pas aux informations ou ailleurs, et personne n’est au courant que ce genre de choses se produit encore. Ils essayent de dépeindre une image positive du pays pour la communauté internationale", ajoute-t-il.

Beaucoup des Saoudiens en exil espèrent rentrer chez eux mais ils ont conscience que c'est trop dangereux pour le moment.

"Je ne peux pas retourner sur place", déclare Mahmoud. "Si je rentre, ils vont me tirer dessus, me poignarder, me torturer, me faire tout ce qu’ils avaient prévu avant que j’arrive ici. Si j’y retourne, je signe mon arrêt de mort. J’ai même dit à ma femme que si j'étais forcé de repartir, je me donnerais sans doute la mort avant. Je ne veux pas être décapité".

Même si les réformes sont initiées par des instances gouvernementales, le rôle des femmes et la place qu'on leur donne dans la société sont enracinées trop profondément pour créer des changements dans les familles ordinaires, raconte un autre militant.

AFP

"Pour la famille royale, ça ressemble à une porte vers la liberté pour les femmes, mais en réalité les modèles familiaux sont toujours très traditionnels et, quoi qu’il arrive, mes amies ne conduisent toujours pas, elles doivent encore se faire conduire par un homme ou un gardien. Ça a toujours été comme ça", déplore Samara*, une Saoudienne exilée.

"C’est la mentalité. Peu importe les réformes, c’est la mentalité qui doit changer", estime-t-elle.

Mansour Abu Maryam, journaliste et auteure sur les droits de l’Homme en Arabie saoudite, pense que les Etats-Unis devraient s’exprimer avec davantage de force sur la condition des droits de l’Homme en Arabie saoudite.

"Je crois que l’Occident doit tenir le Prince héritier Mohammed ben Salmane pour responsable et ne pas le faire passer pour un réformiste parce qu’il n’en est pas un", déclare-t-elle.

"L’Arabie saoudite a sponsorisé et payé de nombreuses organisations de relations publiques ainsi que des écrivains et des intervenants pour qu’ils parlent en bien du pays et des efforts que fait le prince mais, personnellement, je pense que les pays occidentaux doivent faire davantage d’efforts en faveurs des droits de l’Homme en Arabie saoudite", conclut-elle.

Le Canada a récemment critiqué les efforts de l’Arabie saoudite pour museler les critiques. Résultat: Ryad a rappelé son ambassadeur et a annulé toute forme de coopération avec Toronto.

Il y a quelques jours, le procureur public saoudien a requis la peine de mort à l'encontre de cinq militants des droits de l'homme, dont une activiste de renom. Cette dernière pourrait devenir la première femme du pays à être exécutée pour son engagement en faveur des droits fondamentaux.

*Les noms ont été changés pour préserver l'anonymat des personnes concernées. 

Emily Rose est correspondante au Proche-Orient pour i24NEWS. Suivez-la sur Twitter.

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