ANALYSE | Violence dans le secteur arabe israélien: les racines du mal

Daniel Haïk - i24NEWS

Analyste politique i24NEWS

7 min
Manifestation de grande ampleur dans la ville de Majd al-Krum en Israël pour protester contre la flambée de violence dans le secteur arabe
i24NEWS (Pierre Klochendler)Manifestation de grande ampleur dans la ville de Majd al-Krum en Israël pour protester contre la flambée de violence dans le secteur arabe

Depuis début 2021, plus d'une centaine d'Arabes israéliens ont été tués dans des règlements de compte

Le gouvernement israélien a validé le 24 octobre un plan quinquennal visant à investir la somme record de 30 milliards de shekels (8,1 milliards d’euros) dans le secteur arabe israélien entre 2022 et 2026, soit le double du précédent plan voté en 2015 par le gouvernement Netanyahou. Une démarche qualifiée d'"historique" par le leader du parti islamiste Raam qui siège dans la coalition, Mansour Abbas, qui a affirmé qu’elle allait "considérablement modifier la face du secteur arabe israélien". 

Il faut l'espérer car au cours des derniers mois, cette population arabe qui représente aujourd'hui plus de 21% de l'ensemble de la population israélienne a été douloureusement secouée par une vague de violence sans précédent. Depuis le début de l'année 2021, plus d'une centaine d'Arabes israéliens ont été abattus le plus souvent dans de cruels règlements de compte entre différents clans ou rivaux de la pègre. Une donnée effrayante qui montre une augmentation de plus de 50% du nombre de meurtres dans le secteur arabe depuis ces cinq dernières années. 

Pour comparaison, 47 cas d'assassinats ont été recensés en 2019 au sein de la population juive israélienne, qui est pourtant quatre fois plus importante : en d’autres termes, il y a sept fois plus d'assassinats dans le secteur arabe que dans la population juive ! Les policiers israéliens savent donc qu'ils risquent sept fois plus leur vie lorsqu'ils vont patrouiller dans le secteur arabe. 

Comment expliquer un tel fléau, et pourquoi cette explosion de violence intervient-elle précisément maintenant ?

Le désengagement des policiers arabes

L’une des raisons réside dans le désengagement à motif "nationaliste" des policiers arabes israéliens à la fin des années 80. Si les élus et notables arabes israéliens se plaignent aujourd'hui de la passivité ou du manque d'efficacité de la police face à la délinquance arabe, ils ont tendance à oublier que, jusqu'à la fin des années 80 - c’est-à-dire jusqu'au déclenchement de la première Intifada en 1988 –, celle-ci comptait dans ses rangs un pourcentage élevé de policiers arabes préposés au maintien de l'ordre dans leur communauté. 

Cependant, le sursaut nationaliste provoqué par la "Révolte des pierres" a conduit des centaines d'entre eux, y compris dans la communauté bédouine, à démissionner, sans qu’ils ne soient véritablement remplacés. Les commissariats du secteur ont donc fermé faute de main-d’œuvre, permettant à cette communauté de se conduire sans foi ni loi. Aujourd'hui, sur plus de 28.000 policiers israéliens, seuls 800 sont musulmans (et quelques centaines d'autres arabes chrétiens). De même, on recense très peu de policiers arabes bédouins, alors que le taux le plus élevé de délinquance est recensé dans le Néguev. 

Les notables arabes israéliens, députés et maires, devraient comprendre qu'au lieu de passer leur temps à s'invectiver, ils feraient mieux de lancer une vaste opération de recrutement de policiers arabes, capables de comprendre la mentalité de cette population et de la protéger de manière efficace.  

Problème de confiance 

L’autre aspect du problème est le manque de confiance entre police et secteur arabe : alors que dans le secteur juif, seuls 35% de la population déclarent avoir confiance en sa police - ce qui est déjà très faible -, ce taux chute à 16% dans le secteur arabe israélien ! De telle sorte que l'on se retrouve dans un cercle vicieux : tant que la confiance ne sera pas rétablie, la délinquance ne pourra être combattue efficacement.

C'est justement pour tenter de restaurer cette confiance que le gouvernement Netanyahou avait nommé, en 2016, l'inspecteur en chef arabe Djamal Hakrouch à la tête du département de la police chargé de gérer la sécurité dans le secteur arabe. Mais en dépit de ses efforts incessants, l'inspecteur Hakrouch, qui est le premier inspecteur musulman de l'histoire du pays, n'a pas réussi son défi qui était d'ouvrir, en cinq ans, une dizaine de commissariats dans les localités arabes. Il faut reconnaître qu’il n'a pas la tâche facile. Son champ d'action reste limité et il se heurte, lui aussi, aux menaces de la pègre. Preuve en est avec les tirs récents de mitraillette par des inconnus sur sa maison…  

L'utilisation à outrance des armes à feu constitue l’autre rouage de la violence. Selon les estimations de la police, il y aurait au moins 100.000 armes à feu qui circulent illégalement dans le secteur arabe israélien ! Force est de constater que les campagnes de perquisitions, de renseignement et de communication entreprises n'ont pas porté leurs fruits. Les données de la police montrent même que dans 95% des cas d'utilisation illégale d'arme à feu, c’est un Arabe israélien qui est incriminé !

Double allégeance et corruption 

La double allégeance des Arabes israéliens est un autre point à souligner. Celle-ci a notamment été mise en lumière en octobre 2000, au début de la seconde Intifada, lorsque 13 Arabes israéliens qui manifestaient leur soutien au soulèvement ont été abattus par des gardes-frontière qui les ont confondus des Palestiniens. Plus près de nous, les émeutes qui ont embrasé les villes judéo-arabes, en mai dernier, avec en toile de fond les appels au soulèvement lancés par le Hamas, ont fortement ébranlé la communauté arabe israélienne, et ont même remis en cause sa loyauté. Et ce, précisément au moment où le parti islamiste Raam négociait son entrée historique dans la coalition gouvernementale !

Un autre combustible de la violence est la corruption aiguë à divers échelons dans le secteur arabe. C'est un fait : une partie des milliards de shekels versés par l’Etat pour améliorer le bien-être de la population arabe israélienne n'arrive généralement pas à bon port, interceptée par la pègre. Le mécanisme est simple, mais diabolique : le ministère de l'Intérieur verse des subventions importantes aux conseils locaux et régionaux dans le secteur arabe pour lutter contre la délinquance, qui donnent lieu à des appels d'offres pour utiliser ces budgets à bon escient. Or, la corruption au sein de l'administration aidant, ces appels d'offres sont comme par hasard souvent remportés par des compagnies liées à la pègre. Une pègre qui selon les spécialistes a d'ailleurs été l'un des principaux catalyseurs des émeutes dans les villes mixtes en mai dernier… 

Pour finir, on ne peut s’empêcher de noter que la recrudescence des violences dans le secteur arabe a coïncidé avec les premiers mois du gouvernement Bennett-Lapid. Pour expliquer ce phénomène, il faut constater que pour la première fois dans l'histoire d'Israël, une formation arabe, Raam, siège dans la coalition gouvernementale tandis qu'une autre , la Liste arabe unifiée, doit se contenter des strapontins de l'opposition. C’est ainsi que la rivalité politique et personnelle entre Mansour Abbas, leader intégriste de Raam, et Ayman Odeh, leader laïc de la Liste Unifiée, s'étale au grand jour. Et même s'il est impossible de le prouver concrètement, il ne fait aucun doute que ce climat contribue à exacerber les tensions et les rivalités de gangs.  

 

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