ANALYSE | Décès du rabbin Kanievski: la communauté orthodoxe, un paquebot presque sans capitaine

Daniel Haïk - i24NEWS

Analyste politique i24NEWS

6 min
Des membres de la communauté ultraorthodoxe se pressent autour du véhicule transportant la dépouille du rabbin Kanievski à Bnei Brak, le 20 mars 2022
Yonatan Sindel/Flash90Des membres de la communauté ultraorthodoxe se pressent autour du véhicule transportant la dépouille du rabbin Kanievski à Bnei Brak, le 20 mars 2022

La crise de leadership du monde orthodoxe survient alors que cette communauté a subi nombre de traumatismes

Selon les forces de police, plus de 700.000 personnes ont accompagné dimanche à sa dernière demeure le guide incontesté du monde orthodoxe lithuanien ashkénaze, le grand rabbin Haïm Kanievski, décédé le 18 mars dernier à l'âge de 94 ans. Des obsèques qui n'ont eu d'égales que celles du grand rabbin Ovadia Yossef, leader spirituel du monde orthodoxe sépharade disparu en octobre 2013.     

 Un leadership marqué par l'humilité et la discrétion

Ces obsèques impressionnantes reflètent bien l'impact majeur de cette figure hors normes de l'orthodoxie juive. Beaucoup font le parallèle entre leadership du rabbin Kanievski et celui du guide historique du peuple hébreu, Moïse. La Torah relate en effet que lorsque le Tout-Puissant a demandé à Moïse de libérer les enfants d'Israël et de les conduire vers la Terre promise, ce dernier a d’abord refusé par humilité: "Qui suis-je pour endosser une telle mission"? dira-t-il. Il faudra toute la persuasion divine pour le convaincre d'accepter cette mission. 

A l'instar de Moïse, le rav Kanievski est devenu en 2017 le leader du monde orthodoxe lithuanien - et par là même le "Grand de la génération" - et ce bien malgré lui, après avoir cédé aux sollicitations massives des rabbins. Une modestie qui a contribué à amplifier son prestige. Pourtant, durant ces cinq dernières années, ce rabbin n'a quasiment rien changé à son mode de vie spartiate. Il a poursuivi son étude quotidienne de la Torah, et plus spécifiquement du Talmud dont il connaît les 2.711 pages à la perfection, tout en continuant à recevoir quotidiennement des centaines de personnes venues lui demander une bénédiction ou un conseil, dans le deux pièces vétuste où il vivait. Ce sont donc cette humilité sincère et cet océan de connaissances qui ont forgé la légende qui l'a accompagné de son vivant. 

Mais aujourd'hui, le rav Kanievski n'est plus. Et dans certains cercles orthodoxes, on admet que son successeur désigné, le grand rabbin Gershon Edelstein, aura du mal à atteindre les sommets de popularité dont le rabbin Kanievski a pu jouir, notamment parce qu'il est déjà âgé lui-même de 99 ans…  

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De facto, en une décennie, le monde de la Torah lithuanien a vu partir deux autres "Grands de la génération" centenaires, les rabbins Eliachiv en 2012, Steinman en 2017. Le rav Edelstein pourrait donc être le dernier de ces leaders spirituels à être né en dehors d'Israël et avant la Shoah. Et l’on ne voit pas, à l’heure actuelle, qui pourrait lui succéder le moment venu.  

Pour pallier cette crise de leadership, les Lithuaniens pourraient s'inspirer du modèle hassidique et créer, eux aussi, un Conseil des Sages qui imposera son autorité sur le monde des yechivot (instituts talmudiques) et sur ses représentants à la Knesset. L’autre possibilité serait de calquer le modèle établi par le parti Chass après la disparition du grand rabbin Ovadia Yossef, en donnant plus de pouvoir aux députés et moins aux rabbins. En 2013, Arie Dery ,tout puissant leader politique de Chass avait placé à la direction spirituelle un grand rabbin, Shalom Cohen, relativement peu connu, qui de facto valide depuis, sans difficulté, toutes les décisions de l'échelon politique. Enfin, personne n'écarte l'éventualité d'un éclatement ou d'une fragmentation du leadership orthodoxe lithuanien.

Une crise de leadership à une époque de turbulences

Quoi qu'il advienne, la transition ne sera pas simple. D'autant plus qu'au cours des deux dernières années, cette communauté orthodoxe, qui rassemble aujourd'hui près d'un million d'âmes, a subi plusieurs épreuves traumatisantes dont elle ne s'est pas encore remise.  

L'épidémie de Covid-19, tout d’abord, et ses mesures restrictives qui ont considérablement perturbé la vie de cette communauté, réglée comme du papier à musique: la fermeture des écoles, les tests, les confinements ou encore la présence de l'armée israélienne au début de l'épidémie dans les rues de Bnei Brak, ont déstabilisé nombre de familles orthodoxes et les ont confrontées pour la première fois au monde extérieur, de l'autre côté des murailles du ghetto spirituel dans lequel elles évoluent.

La catastrophe de Lag Baomer à Meron ensuite, cette tragédie qui a coûté la vie à 45 victimes piétinées lors d'un mouvement de foule, et qui a placé le leadership orthodoxe face à ses responsabilités. La principale leçon retenue de ce drame a été qu'une communauté aussi forte démographiquement ne peut plus se conduire dans un Etat d'Israël souverain comme si elle vivait encore dans les shtetls (petits villages) de Pologne d'avant-guerre. La force démographique des orthodoxes doit irrémédiablement les conduire à reconnaître sans réserve l'autorité du pouvoir en Israël. 

Enfin, il y a eu le « Me too" orthodoxe, qui a révélé au cours des douze derniers mois l'étendue du phénomène de harcèlement sexuel au sein de cette communauté, en particulier autour du suicide de l'écrivain Haïm Walder et de la tentative de suicide de Yéhouda Mechi Zahav, fondateur de Zaka, tous deux directement incriminés par des dizaines de femmes et d'enfants.

Dans ces trois dossiers majeurs, la communauté orthodoxe aurait voulu pouvoir compter sur le soutien et les conseils des rabbins, mais ceux-ci n'ont pas toujours été au rendez-vous, ce qui a, du moins dans certains cercles, considérablement terni leur image prestigieuse. Il faut enfin ajouter à tout cela les problématiques autour de la pénétration des technologies modernes (smartphones, réseaux sociaux etc.) dans la communauté orthodoxe, ou encore le dossier toujours en suspens de l'enrôlement des élèves des yechivot. 

Autant de défis qui nécessitent l'accompagnement étroit d'autorités rabbiniques suffisamment ouvertes et pragmatiques pour apporter des réponses réelles et profondes aux passagers de cet immense paquebot orthodoxe qui se retrouve, à un instant crucial de son périple, sans véritable capitaine.

 

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