ANALYSE | Nouvelle crise politique en Israël: vers quoi se dirige-t-on ?

Daniel Haïk - i24NEWS

Analyste politique i24NEWS

7 min
Le ministre israélien des AE, Yair Lapid, et le Premier ministre Naftali Bennett lors d'une réunion du cabinet à Jérusalem le 14 novembre 2021
Marc Israel Sellem/POOLLe ministre israélien des AE, Yair Lapid, et le Premier ministre Naftali Bennett lors d'une réunion du cabinet à Jérusalem le 14 novembre 2021

Le principal responsable de cette situation est Naftali Bennett

La démission mercredi de la présidente de la coalition Idit Silman, issue du parti Yamina, a provoqué un véritable tremblement de terre politique. Après neuf mois de stabilité relative, le gouvernement Bennett-Lapid, qui ne tenait déjà qu'à un fil, est désormais au bord du gouffre. 

Le départ d’Idit Silman de la coalition et son ralliement à l'actuelle opposition parlementaire débouchent sur une parité totale entre ces deux blocs, soit 60 députés pour chacun. Concrètement, le gouvernement n'est pas seulement affaibli, il est désormais totalement paralysé: impossible pour lui de faire aboutir les multiples projets de loi qu'il a initiés depuis sa formation en juin dernier ou de prendre des initiatives controversées. Même les dossiers les plus consensuels ne peuvent plus être promus. Une situation chaotique qui suscite de multiples interrogations. 

Comment en est-on arrivé là ? 

Le principal responsable de cette situation est sans aucun doute Naftali Bennett. A force de respirer l'air enivrant des "sommets", entre médiations avec Poutine, et conversations avec Biden ou Al-Sissi, le Premier ministre a oublié de ménager les députés de son propre parti Yamina. Depuis la formation du gouvernement, ces députés qui lui sont restés loyaux se plaignent d'être pointés du doigt par leur électorat qui ne leur pardonne pas d'avoir rejoint une coalition avec la gauche et les islamistes de Raam.

Ces dernières semaines, préoccupé entre autres par la vague terroriste, Bennett n'a pas été à l'écoute de la détresse d'Idit Silman. Il n'a pas mesuré à sa juste valeur l'ultimatum que celle-ci lui a lancé dimanche autour de la décision du ministre de la Santé et leader du Meretz (extrême gauche) Nitzan Horowitz, d'autoriser l'entrée dans les hôpitaux de produits alimentaires interdits (Hametz) durant la fête de Pessah. A force de vouloir ménager la chèvre et le chou au sein de la coalition, le chef du gouvernement a suscité colère et frustration chez une Idit Silman qui a même dû essuyer des critiques de la part de … son mari, opposé lui aussi à ce gouvernement. 

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Mais derrière la responsabilité incontournable de Bennett, se trouve justement la composition hétéroclite de la coalition. On l'a dit et répété: avec une majorité étriquée de 61 députés, cette coalition a toujours été fragile. L'une des erreurs commises a été de croire qu'après le vote du budget de l'Etat, l'obstacle principal était franchi, et que la coalition se stabiliserait. 

Cependant, c'est exactement le contraire qui s'est produit: après le vote du budget, lorsque le souvenir de "Bibi-Premier ministre" a commencé à s'estomper, chacune des formations de cette coalition a tenté de satisfaire son électorat, en avançant sa propre idéologie et ses projets spécifiques. C'est ce qu'a fait Horowitz en permettant l'entrée du Hametz dans les hôpitaux, sans se préoccuper du mécontentement que ce geste provoquerait dans l'électorat sioniste-religieux d'où Silman est issue. 

Au cours des derniers mois, on a recensé plusieurs "bras de fer" idéologiques et "religieux" entre la gauche et la droite dans la coalition. L'affaire du Hametz a été pour Idit Silman la goutte d’eau qui a fait déborder le vase. Et ceux qui ne l'ont pas vu venir sont au moins aussi responsables qu'elle-même. D'autant plus que la députée a négocié son transfuge en se garantissant une place de choix dans la prochaine liste électorale du Likoud ainsi que le poste de ministre de la Santé si Netanyahou était amené à former le prochain gouvernement.  

L'opposition a, certes, remporté une bataille, mais elle n'est pas encore au bout de ses peines. Avec 60 députés, dont les six de la Liste arabe, elle a absolument besoin d'un 61e candidat pour faire pencher définitivement la balance en sa faveur. Prenant conscience de la gravité de la crise, Bennett a tenté de l'enrayer, mercredi, en apaisant ses troupes. Mais deux maillons faibles subsistent encore au sein de Yamina: les députés Nir Orbach et Abir Karé. Le premier, qui envisage de se retirer de la vie politique, pourrait être remplacé par Shirly Pinto, l'élue sourde-muette de Yamina (qui siège actuellement au Parlement en vertu de la loi dit norvégienne). Le second a toujours été critique envers le leadership de Bennett et pourrait céder aux tentatives de séduction du Likoud. Une défection dans le parti Nouvel espoir de Gideon Saar est également possible, mais peu probable. 

Les deux cas de figure les plus probables

Le premier cas de figure auquel on peut s’attendre est une motion de censure traditionnelle suivie d’une dissolution du Parlement: dans l'hypothèse où l'actuelle opposition parvient à rallier ce 61e député, l'option la plus probable est le dépôt d'une motion de censure qui serait soutenue par les députés du Likoud, ceux des deux formations orthodoxes (Shas et Judaïsme de la Torah), par le Sionisme religieux, mais aussi par les députés de la Liste arabe qui aspirent à destituer leur rival, Mansour Abbas, avant que celui-ci n'ait pu faire fructifier sur le terrain les juteux acquis de son entrée dans la coalition. 

Si 61 députés votent cette motion de censure le gouvernement tombera, et la 24e Knesset sera dissoute. Dans un tel cas de figure, l'accord de parité prévoit que Bennett quitte immédiatement ses fonctions pour être remplacé au poste de Premier ministre par Yaïr Lapid jusqu'à la formation du prochain gouvernement. Il faut préciser qu’en raison des vacances parlementaires qui se prolongeront jusqu'au 8 mai prochain, l'activité de la Knesset sera jusqu’à cette date ralentie, il semble donc peu probable que la chute du gouvernement intervienne avant le milieu du mois de mai. C'est l'option la plus réaliste. 

Le deuxième cas de figure qui pourrait se présenter est une motion de censure constructive. Celle-ci consiste à faire chuter le gouvernement sans pour autant dissoudre la Knesset. Pour que cette option se concrétise, il faut que le Likoud puisse compter sur le soutien d'une autre formation que la Liste arabe unifiée. En effet, bien que cette Liste souhaite de nouvelles élections, pas question pour elle de cautionner, même de l'extérieur, un gouvernement conduit par Netanyahou. Le Likoud doit donc trouver six députés susceptibles de soutenir une telle démarche. 

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De prime abord, la mission semble impossible. Pourtant, une option pourrait surgir en la personne de Benny Gantz. Ce n'est un secret pour personne, l’actuel ministre de la Défense n'est pas heureux dans l'actuel gouvernement. Il essaie de se donner une contenance face au tandem Bennett-Lapid, sans y parvenir. Gantz pourrait donc accepter de rejoindre une éventuelle nouvelle coalition avec ses sept autres députés, mais à une condition sine qua none: qu'il devienne, lui-même, Premier ministre, au détriment de Netanyahou. Et aussi surprenant que cela puisse paraître, l'actuel chef de l'opposition pourrait accepter une telle éventualité, dans la seule et unique intention de voir Bennett précipité dans les oubliettes de l'Histoire politique d'Israël.

En attendant, il convient de rester prudent et d'éviter de dresser des plans sur la comète. L'expérience des deux récentes années de crise politique nous a au moins appris que parfois, même les scénarios les plus incroyables peuvent se concrétiser et que l'humilité dans les prévisions doit être de mise!

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