Jour du souvenir | La vie et les espoirs fauchés d'Albert Belahcen, nouvel immigrant de France assassiné lors de la seconde Intifada

Johanna Afriat

Journaliste web i24NEWS

9 min
Albert Belahcen, décédé le 29 janvier 2004
CourtesyAlbert Belahcen, décédé le 29 janvier 2004

"Mon frère a payé ce pays de sa vie. Jamais je n’en partirai"

L’opération Rempart déclenchée par l’armée israélienne en 2002 et dont on marque le 20e anniversaire cette année, n’avait pas signé la fin immédiate des attentats-suicides caractéristiques de la seconde Intifada. Des terroristes avaient continué durant les années suivantes à se faire exploser aux terrasses des cafés et des restaurants, mais aussi dans les bus, leur mode opératoire privilégié de l’époque. L’exigüité du lieu garantissait en effet un plus grand nombre de morts. 

Albert Abraham Belahcen, un Franco-Israélien âgé de 28 ans, compte parmi les 739 victimes civiles de la seconde Intifada. Il a été assassiné le jeudi 29 janvier 2004 à 8h45, dans l’explosion d’un bus qui circulait dans le quartier de Rehavia, à Jérusalem. L’attentat, revendiqué par les Brigades des martyrs d’al-Aqsa, a fait dix autres victimes et 40 blessés. 

Matinée tragique

Les moindres détails de cette journée tragique restent gravés dans la mémoire de sa mère, Sylvia. "Je venais tout juste de faire mon alyah et j’étais installée chez Albert et son épouse, Esther. J’ai vu mon fils partir ce matin-là pour le kollel (centre d’étude talmudique pour les hommes mariés) où il se rendait en bus", raconte-t-elle à i24NEWS. "Quelques minutes après son départ, on a entendu des sirènes d’ambulances partout dans le quartier. Mon cœur s’est figé. J’ai immédiatement senti que quelque chose lui était arrivé." 

Elle se souvient des heures d’angoisse qui ont suivi, alors qu’Albert n’avait pas de téléphone et que ses amis du kollel étaient sans nouvelles de lui. Puis de la course jusqu’à l’hôpital Shaare Tzedek, où Esther et elle l’avaient cherché en vain, avant de s’entendre dire qu’il se trouvait à la morgue d’Abou Kabir. "On n’a pas laissé le frère d’Albert aller l’identifier. C’est un cousin qui était policier qui s’en est chargé. Il l’a reconnu uniquement grâce à une cicatrice qu’il avait au cou." Il faudra des prélèvements ADN pour confirmer qu’il s’agissait bien d’Albert, une procédure indispensable quand le corps est trop mutilé… 

Un destin fauché

Le jeune homme était un nouvel immigrant qui avait fait son alyah de France sept ans plus tôt. Originaire de Boulogne dans les Hauts-de-Seine, il avait étudié au collège-lycée Maïmonide de la ville jusqu’à son bac. C’est lors d’un voyage organisé en Israël qu’il avait eu un véritable coup de foudre pour le pays, et qu’il avait décidé d’y vivre dès que possible. Lui et son frère Meyer, âgé d’un an de plus, ont fait leur alyah en 1997 à quelques jours d'intervalle. Ils ont été rejoints quelques années plus tard par Ari, le troisième de la fratrie: alors que leurs parents avaient divorcé quand ils étaient encore petits, le trio avait toujours été très soudé. Leur gaieté, leur gentillesse et leur dynamisme en avaient fait des piliers parmi la communauté de jeunes qui fréquentait la synagogue de Boulogne.  

Installé en Israël, Albert avait obtenu un diplôme d’ingénieur en informatique du Mahon Lev et s’était marié. Il était également devenu beaucoup plus religieux, et travaillait à mi-temps de manière à pouvoir aussi étudier la Torah. Tous ceux qui l'ont côtoyé de près ou de plus loin témoignent de sa gentillesse et sa droiture exceptionnelles. 

"Petit, il distribuait son goûter aux enfants de l’école qui n’en avaient pas, et ce trait de caractère ne l’a jamais quitté. Il refusait qu’un seul mot de médisance envers autrui soit prononcé entre les murs de sa maison, et demandait aux gens de ne pas l’appeler durant ses heures de travail, de façon à ne pas voler une seconde de temps à son patron", relate sa mère. 

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Une douleur continue

Comment les proches des victimes surmontent-ils une douleur pareille ? "Même si la vie et le quotidien reprennent leurs droits, on ne se relève jamais vraiment", dit Meyer, le frère d’Albert. "Ce qui m’a beaucoup aidé était d’avoir une famille à gérer et à nourrir. Je ne pouvais pas me permettre de me laisser aller, j’étais obligé de travailler", dit-il à i24NEWS. 

Sylvia et ses enfants ont également puisé des forces surhumaines dans leur foi sans faille. "Dieu sait ce qu’il fait. Il avait décidé que la mission d’Albert dans ce monde était achevée", dit la mère du jeune homme. Une foi qui les a aussi préservés du sentiment d’injustice et de colère tellement légitime face à un tel drame. 

L’association israélienne "One Family Together", en première ligne pour soutenir les victimes du terrorisme et leurs proches, a également joué un rôle d’accompagnement crucial pour la mère d’Albert. Durant plusieurs années, celle-ci a pris part à des groupes de parole, a rencontré d’autres familles endeuillées, et a participé à différents voyages et excursions. L’association a également pallié ses besoins de première nécessité au lendemain de la tragédie. Autant d’aides qui lui ont permis d’alléger un peu son fardeau.

L’Etat se tient lui aussi aux côtés des familles endeuillées. Outre la prise en charge de leur soutien psychologique et une aide financière via une allocation mensuelle, il leur facilite aussi l’acquisition d’un logement. Des centres subventionnés proposent enfin différentes activités dans un but thérapeutique. 

Si 33% des Israéliens jugent, selon un sondage publié dimanche, que l’aide gouvernementale aux proches des victimes est insuffisante, Meyer, le frère d’Albert, considère que sa mère a été soutenue. "Il est évident que proportionnellement à un tel drame, les aides seront toujours insuffisantes, mais ma mère a tout de même trouvé des mains tendues", dit-il. 

Il regrette en revanche qu’aucun soutien ne soit prévu pour les frères et sœurs des victimes, notamment sur le plan psychologique. "Seuls les parents ou les enfants d’une victime bénéficient d’aides, que ce soit dans le privé ou le public via les associations. Je pense qu’une thérapie m’a manqué", constate-t-il. 

"J’ai poursuivi ma vie et je ne peux pas dire que je pense à mon frère tous les jours. Mais certaines de mes attitudes me font penser qu’il y a des sentiments que j’ai enfouis et qu’il aurait mieux valu que je puisse exprimer", poursuit-il. 

Un attachement indéfectible à Israël

Après une telle tragédie, impossible pour ces familles de ne pas réagir de manière particulière dans une période d’attentats comme celle que vit actuellement Israël. "Chaque attaque terroriste me ramène à ce que j’ai vécu. Le traumatisme se réveille. Je pense sans arrêt aux parents, aux frères, aux sœurs des victimes", dit Sylvia à i24NEWS.

L’échange par Israël de plus de 1.000 détenus palestiniens contre la libération de Gilad Shalit, parmi lesquels se trouvaient peut-être les complices de l’assassinat d’Albert, a été un autre moment difficile pour la famille Belahcen. Les sentiments étaient plus que mêlés. "Il y a bien sûr la valeur d’une seule vie, dont la Torah nous dit qu’elle équivaut à l’humanité entière. Mais nous savions que les terroristes relâchés commettraient de nouveaux attentats, et ça n’a pas manqué", disent Sylvia et Meyer.   

Quel est aujourd’hui le rapport de la mère et du frère d’Albert envers Israël ? Eux qui ont fait leur alyah par sionisme, considèrent-ils toujours le pays comme la destination incontournable de chaque juif, et comme le lieu le plus à même de les protéger ? "Notre amour pour cette terre est demeuré intact. C’est aussi notre conviction d’être au bon endroit, d’être chez nous, qui nous a permis de tenir", assurent-ils. "Mon frère a payé ce pays de sa vie. Jamais je n’en partirai", dit Meyer.

Yom Hazikaron (Jour du souvenir), marqué cette année le 4 mai en Israël, est un temps de recueillement propice au souvenir de chaque soldat mort pour l’Etat d’Israël, et de chaque victime civile du terrorisme. Si elle sait que ces commémorations sont nécessaires, Sylvia appréhende toujours ce jour, qui lui fait revivre le drame et lui donne un peu le sentiment d'enterrer son fils une nouvelle fois. Elle mesure à quel point, depuis ce matin de janvier et en dépit des années qui passent, une partie de son cœur est restée définitivement figée.

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