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"Zikaron BaSalon": commémorer la Shoah, ensemble

Zikaron Ba Salon

Situé entre le pittoresque quartier de Jaffa et celui plus bohème de Florentine, Noga est composé de tout juste une dizaine de rues. Les vieux bâtiments - qui mériteraient bien un ravalement de façade… - côtoient les habitations flambant neuves, particulièrement prisées par les couples de trentenaires, amoureux de Tel Aviv.

Dans une petite rue peu passante, trois jeunes Israéliens discutent devant une porte d’entrée de laquelle ils n’ont pas le code… "Vous allez chez Eyal ?", demande une femme qui s'approche du digicode. Ils acquiescent. "Il habite au troisième étage, moi au deuxième. Je vais venir plus tard", précise la quadragénaire.

Eyal n’est pas la star du quartier ou celui qui organise des fêtes à répétition qui font danser tout Noga. Surtout pas ce mercredi soir, veille de "Yom HaShoah", journée lors de laquelle tout Israël commémore le génocide qui a fait près de 6 millions de victimes juives pendant la Seconde Guerre mondiale.

Pourtant, aujourd’hui, Eyal reçoit. Il s’est porté volontaire pour accueillir un événement dans le cadre du "Zikaron BaSalon" ("La mémoire dans le salon", en français).

Maya Gril travaille plus l’organisation, qui compte quelques dizaines d’employés et plusieurs centaines de volontaires. "Tout a commencé il y a huit ans", confie la jeune femme à i24NEWS. "On voulait mettre en place quelque chose de différent et significatif pour la journée de commémoration de la Shoah". En Israël, la quasi-totalité des bars, restaurants mais aussi supermarchés, ferment leurs portes la veille de l’événement, par respect pour cette triste date... "En général, il n’y a rien à faire… Les gens restent chez eux, regardent la télévision ou un film… On a souhaité que les commémorations se fassent d’une autre façon", explique Maya. C’est comme ça que Zikaron BaSalon est né: le concept consiste à ouvrir la porte de chez soi pour y recevoir une personne ayant vécu la Shoah ou s’y sentant liée, et souhaitant partager ses souvenirs ou ses connaissances avec les autres.

Ce soir, Eyal reçoit Ilan Avisar. Professeur à l’université de Tel Aviv, il est aussi chercheur, spécialisé dans le cinéma et les films, notamment ceux liés à l’Holocauste.

Le salon du trentenaire - qui travaille dans une startup israélienne - habituellement bien ordonné, s’est totalement transformé: pour accueillir les participants de son Zikaron BaSalon, Eyal a du installer toutes les chaises de l’appartement dans une même pièce, y compris les bancs de la terrasse. Il a ajouté quelques grosses caisses en plastique avec des coussins. "Au cas où…", précise-t-il.

Et il fait bien… A quelques minutes du début de l’événement, il reçoit encore des coups de téléphone de personnes lui demandant s’il reste de la place. "On devrait être entre 20 et 30", indique Eyal, qui organise cette soirée de commémoration chez lui pour la troisième année consécutive. "La première fois, c’est une survivante de la Shoah qui était venue, elle avait énormément de choses à dire. La fois d’après, un académique. C’était très différent, mais j’ai également beaucoup appris".

"Etre ensemble"

Alors que le soleil se couche sur Tel Aviv, les invités d’Eyal font connaissance sur sa terrasse. Il a invité des collègues, des amis, alors que d’autres participants se sont inscrits directement sur le site de Zikaron BaSalon, où les nombreux rassemblements sont répertoriés, notamment par ville et par langue.

"Le monde est hyper-connecté aujourd’hui, ça créé un manque dans notre génération… Ce soir, c’est l’occasion d’être ensemble", précise l’hôte de l’événement à i24NEWS.

Et le concept semble plaire! "On attend près d’un demi-million de participants, dans 65 pays différents", indique Maya Gril. "Les rassemblements ont lieu dans les communautés juives, mais pas seulement. Il y a des événements au Japon, au Ghana ou encore en Namibie", précise cette employée de Zikaron BaSalon. "Parfois, on essaie de faire un parallèle avec l’actualité. Cette année, on voudrait évoquer la loi polonaise sur la Shoah, mais aussi celle sur l’expulsions des demandeurs d’asile africains arrivés en Israël".

Ilan Avisar a lui préféré un autre thème: Shoah et création de l’Etat d’Israël - dans le cinéma, son domaine de prédilection! A la veille des 70 ans de l’Etat hébreu, son choix prend tout son sens.

Devant un public concentré, le professeur rappelle les dates importantes de la Seconde Guerre mondiale telles que celles des rafles ou de l'ouvertures des camps d’extermination… Il diffuse également des extraits de films, partage des anecdotes…

"Les recherches montrent que ceux qui avaient de l’espoir mourraient. Ceux qui ont survécu sont ceux qui n’avaient plus foi en rien, même pas en l’être humain", confie l’universitaire. "Les gens ne pouvaient pas se payer le luxe de penser aux bougies de Shabbat ou à la ‘halla (pain traditionnel des repas de fêtes juives, consommé le vendredi soir notamment)", continue-t-il.

Ce passionné de cinéma s’exprime également au sujet des peintres ou écrivains juifs qui ont réussi à survivre à leur internement dans les camps. "La plupart des grands artistes qui ont évoqué la Shoah ont fini par se suicider", confie le professeur. Il cite notamment Primo Levi, auteur de l’ouvrage autobiographique "Si c’est un homme", qui se serait donné la mort le 11 avril 1987.

Une participante prend la parole: "Est-ce que vous pensez que certains se sont laissés mourir après leur libération? Est-ce que l’on peut estimer que pour les artistes, qui sont souvent des humanistes, c’était tout simplement trop dur, trop lourd, pour pouvoir ne serait-ce qu’être accepté?".

Avec sa question, la jeune femme montre que l’alchimie recherchée lors des Zikaron BaSalon fonctionne. "L’essentiel c’est que les rassemblements se fassent de façon intime, pour que chacun puisse partager sa vision des choses, ses sentiments, aller de l’avant dans son devoir de mémoire", avait plus tôt indiqué Maya Glit à i24NEWS.

Tamir, un Israélien ashkénaze de 23 ans, se confie lui aussi. "Dans ma famille, que ce soit du côté de ma mère ou de celui de mon père, tout le monde a connu la Shoah. Certains ont réussi à se cacher, mais l’un de mes ancêtres a été interné dans un camp de travail", précise le jeune homme. "Pourtant, c’est quelque chose dont ils ont très peu parlé. Mon grand-père a commencé à raconter son histoire peu avant sa mort, lorsque mon frère a entrepris un travail de recherches généalogiques", continue cet habitant du nord de Tel Aviv.

"Si ce n’est pas aujourd’hui, alors, ce sera quand ?"

La disparation des survivants de la Shoah… Une fatalité.

"On se prépare à ce qu’il y ait de moins en moins de personnes susceptibles de témoigner", précise Maya Gril. "Aujourd’hui, on se tourne vers la deuxième génération, parce qu’il faut faire durer le souvenir !", insiste la membre de l’équipe de Zikaron BaSalon, qui ajoute que "le concept marche de mieux en mieux. Cette année on dénombre 15.000 salons, qui auront lieu mercredi et jeudi".

Julien Bahloul/i24NEWS

"Il suffit d’ouvrir sa porte", précise Eyal. "L’organisation s’occupe de quasiment tout: c’est elle qui vous met en contact avec une personne souhaitant témoigner, des volontaires vous appellent pour vous donner des conseils et des indications, c’est vraiment très facile. Il ne faut quasiment rien… si ce n’est un salon", sourit l’hôte de ce mercredi soir.

Faisant référence au temps qui passe, et aux survivants qui disparaissent, Maya conclut: "Si ce n’est pas aujourd’hui, alors, ce sera quand ?".

Laura Jeanneau est journaliste pour le site d'i24NEWS en français

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