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"Retourner sur place, ce serait signer mon arrêt de mort" (demandeur d'asile érythréen à i24NEWS)

Des dizaines de milliers de manifestants protestent contre l'expulsion des migrants africains, place Rabin, le 24 mars 2018
Laura Jeanneau
Les manifestants se sont rassemblés place Rabin, pour protester contre les positions du gouvernement

En ce samedi soir, c’est une drôle d’atmosphère qui flotte le long du Boulevard Rothschild de Tel Aviv. Il est 19h30, la nuit vient de tomber. En Israël, c’est une nouvelle semaine qui débute. Et pourtant, les nombreux cafés et restaurants du centre de la ville blanche sont tous quasiment déserts.

"Habituellement, il y a des allers et venues, mais là, c’est particulièrement calme", confie une serveuse travaillant dans un des kiosks à café, typiques du boulevard, et particulièrement prisés des Israéliens. "C’est fort possible que ce soit dû à la manifestation", continue la jeune-femme.

La vague de piétons, marchant d’un pas assuré à sens unique confirme son intuition; entre amis, en famille, parfois avec de jeunes enfants, ils sont des centaines à prendre la même direction: celle de la place Rabin.

Laura Jeanneau


Lieu des grands rassemblements populaires, plusieurs milliers de manifestants y sont attendus ce samedi soir. Pas pour célébrer une fête religieuse ou des commémorations, mais pour protester contre l’expulsion des migrants africains, décidée par le gouvernement israélien en janvier, et dont la mise en œuvre a débuté un mois après.

Cette mesure concerne 38.000 personnes: des hommes, célibataires et sans enfants, venus de façon illégale du Soudan ou d’Erythrée pour la plupart.

Ils représentent 0,5% de la population israélienne.

"Lorsqu’il y aura la paix, on aimerait rentrer chez nous"

Medania et Samuel font partie de ces demandeurs d’asile touchés par un avis d’expulsion, et c’est pour cette raison qu’ils sont venus manifester sur la place Rabin samedi soir.

Drapeau israélien fièrement hissé au dessus de sa tête, l’un des deux hommes explique: "En Erythrée, j’ai été enrôlé de force. J’ai du rester servir dans l’armée pendant plusieurs années. Je n’avais aucune échappatoire, alors j’ai décidé de fuir. J’ai fini par passer la frontière égyptienne, et je suis arrivé en Israël". Cela fait 8 ans que Medania est dans l’Etat hébreu, où il travaille comme ouvrier agricole. "Le gouvernement israélien veut me renvoyer dans un pays qui n’est pas le mien. Qu’est-ce que je vais faire au Rwanda ou en Ouganda?", continue, dans un hébreu courant, cet homme de 38 ans.

"Ma famille est en Erythrée. Je n’ai pas vu mes frères depuis 10 ans", précise quant à lui Samuel. "Pour le moment, je ne peux pas retourner sur place, ce serait signer mon arrêt de mort. Mais lorsqu’il aura la paix, j’aimerais rentrer dans mon pays", précise ce demandeur d’asile de 35 ans à i24NEWS.

Laura Jeanneau

Sur la scène installée spécialement pour l'occasion, les intervenants se succèdent place Rabin.

Au son de slogan tels que "Chacun d’entre nous compte", "Des hommes différents, le même sang" ou encore "Nous ne fermerons pas les yeux", la foule s’agite.

Lorsque vient le tour de Monim Aharon, les manifestants applaudissent chaleureusement. Coiffé de rastas, portant une chemise élégante et des lunettes à la mode, ce Soudanais est un activiste engagé pour la cause des migrants africains.

"Ceux qui lavent les assiettes dans lesquelles vont mangez, ce sont eux. Ceux qui nettoient les rues dans lesquelles vous vous baladez, ce sont encore eux", rappelle l’homme.

"On ne traite pas les êtres humains comme des numéros. De nombreux enfants et femmes ont été tués dans mon pays", précise Monim, qui après plusieurs années en Israël, est toujours sur place de façon illégale. "Celui qui a vu sa famille être exécutée devant ses yeux, ce n’est pas un demandeur d’asile?!", questionne l’homme.

Après cinq années d’attente, il n’a toujours pas reçu de réponse à sa demande pour obtenir le statut de réfugié…


Les migrants africains, "têtes de Turc du gouvernement"

Depuis plusieurs mois, les migrants africains semblent être dans le viseur de Benyamin Netanyahou.

En août dernier, lors d’une visite dans le sud de Tel Aviv, le Premier ministre israélien a promis de rendre cette partie de la ville - qui a connu un important afflux d’Erythréens et de Soudanais illégaux ces dernières années - "à ses habitants".

Il y a quelques jours, Benyamin Netanyahou a qualifié les migrants africains de "plus dangereux que les terroristes".

Une aberration pour de nombreux manifestants présents samedi soir sur la place Rabin.

"Il y a 10 ans, il y a avait déjà de nombreux problèmes de drogue, de prostitution ou de violence dans le sud de Tel Aviv", confie à i24NEWS, Daniel Tserfati, représentant Meretz dans la ville blanche. "Le gouvernement stigmatise les minorités, ceux qui sont différents, et créé un sentiment de peur auprès de la population israélienne. Tout simplement car cette situation anxiogène leur rapporte des voix", estime le jeune-homme de 27 ans, engagé dans un parti politique de gauche.

Un constat que partage Perach, une habitante de Holon, qui travaille dans un restaurant aux côtés de plusieurs migrants africains. "Il faut arrêter de les parquer dans des quartiers, souvent défavorisés, et de leur faire porter le chapeau pour tous les problèmes qui existent sur place", estime la jeune-femme, une cigarette roulée à la main.

Laura Jeanneau


"Intégration", ce mot revient de façon récurrente lorsque l'on s'entretient avec les manifestants présents samedi soir place Rabin.

"Nous avons besoin de force de travail, dans les kibboutzim (communautés agricoles), dans des domaines comme les services à la personne…", indique Kathy, habitante de Tel Aviv. "Pourquoi faisons-nous venir des travailleurs de Chine, de Thaïlande ou encore d’Amérique du sud, avec des visas temporaires, alors que nous pourrions donner du travail aux demandeurs d’asile?", questionne la sexagénaire. Elle conclut, "tout ça, c'est une affaire de gros sous. A l’image du gouvernement israélien corrompu".

A quelques dizaines de mètres de la place Rabin, un espace avait justement été emménagé pour les contre-manifestants, supportant le Bureau de Benyamin Netanyahou et ses décisions.

Bordé de policiers, samedi soir, l’endroit est resté vide.

Laura Jeanneau est journaliste pour le site internet en français d'i24NEWS.

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