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Les Israéliens, au bord du divorce avec le tribunal rabbinique ?

Les alliances d'un couple juif libéral, déposées sur un plateau avant leur union
Mouvement israélien pour le judaïsme progressiste

Gali et Alon sont rayonnants. Au-dessus de leurs têtes, un dais nuptial blanc, en hébreu la "houppa". Aux côtés du couple, des officiants juifs en charge de la cérémonie religieuse. Sans oublier le fameux verre, posé au sol, que l’on brise lors des mariages israélites, pour commémorer la destruction du Temple de Jérusalem.

Sur les photos, le mariage de ces deux Israéliens ressemble à celui de beaucoup d’autres couples juifs. A quelques détails près…

Le rabbin qui a marié les jeunes fiancés est une femme. Sur la houppa de Gali et Alon, il était inscrit trois mots: "Egalité. Justice. Amour". Pas par hasard. "Nous voulions un mariage qui nous ressemble", précise la mariée à i24NEWS. "Nous menons un mode de vie juif réformé, basé sur le pluralisme et une égalité hommes-femmes totale. Les rabbins orthodoxes ne font pas partie de notre vie", explique le couple, qui habite à Tel Aviv et a dû traverser l’Atlantique pour pouvoir s’unir en accord avec ses convictions.

Car selon une vieille loi datant de l’Empire ottoman - et maintenue depuis la création de l’Etat hébreu en 1948 - en Israël, seuls les mariages religieux célébrés par la rabbanoute (le tribunal rabbinique), en l’occurrence de mouvance ultra-orthodoxe, sont autorisés pour les Juifs habitant en terre sainte.

"Celui qui ne se soumet pas à cette loi, que ce soit les membres du couple ou l’officiant célébrant la cérémonie religieuse, est passible de deux années de prison", précise Inbar Oren, membre de l’organisation Israel Hofsheet, engagée pour une pluralité religieuse et culturelle dans l’Etat hébreu.

De façon générale, Israël exerce toutefois une politique de non-répression sur la question du mariage. Cependant, courant juillet, un rabbin ayant par le passé célébré des unions non-conformes à la Halakha (la loi religieuse juive), a été arrêté à Haïfa et emmené au poste de police pour un interrogatoire à ce sujet.

Israel Hofsheet

Dans l’Etat hébreu, l’union civile est certes possible, mais cette parade n’offre pas aux couples les mêmes droits qu’à ceux mariés religieusement. Gali et Alon ont opté pour cette option en Israël, en parallèle de leur mariage juif à l’étranger. "Nous avons un contrat avec un avocat mais il ne nous offre pas la possibilité d’adopter un enfant par exemple. Il y a aussi des problèmes 'techniques', comme pour l’obtention d’un visa en cas d’expatriation du conjoint, car sur nos papiers nous ne sommes pas officiellement reconnus comme mari et femme", précisent les deux Israéliens.

Mais surtout, ce type de contrat balaie totalement le caractère juif du mariage auquel beaucoup de couples sont très attachés malgré leur opposition au tribunal rabbinique tel qu’il est actuellement. "En 2017, il y a eu une baisse de 4% des mariages religieux en Israël, 15% à Tel Aviv. Et cela diminue de plus en plus", constate Inbar Oren, en charge de cérémonies religieuses juives 'alternatives', par le biais de Havaya, une filiale du mouvement Israel Hofsheet. "En parallèle de ce phénomène, on a vu une hausse de 30% des cérémonies juives 'réformées'", précise-t-elle à i24NEWS.

Gali, qui n’a pas encore 30 ans, confirme: "Tous mes amis songent à se marier de cette façon".

"Tout le monde croit en Dieu, n’est-ce pas ?"

Conscients de la situation, certains rabbins orthodoxes tentent de redorer l’image du mariage juif 'classique', notamment en en allégeant les procédures, parfois techniques et chronophages.

Dans la très laïque Tel Aviv, Ephraïm Shore et l’organisation juive orthodoxe Aïsh HaTorah, prennent en charge - à la place des couples - toute la bureaucratie en amont d’une future union israélite. En échange, les futurs mariés s’engagent à suivre un cours de préparation au mariage, dispensé par des rabbins respectant la loi religieuse à la lettre.

"Cela dure le temps d’une soirée et c’est très fun", assure Ephraïm Shore. "On donne des instructions aux 'Hatan et à la Kala' (les fiancés) d’après les sources juives. On leur parle du mikvé (le bain purificateur, selon la tradition) et on leur donne des conseils pour un bon mariage", précise le rabbin.

C’est notamment parce qu’elle s’est mariée via un tribunal rabbinique orthodoxe qu’Inbar Oren estime que les choses doivent changer en Israël. Elle aussi a suivi un cours de préparation au mariage, à reculons. "Lorsque la rabbanite (femme du rabbin) a commencé son intervention, elle a regardé les jeunes femmes présentes et elle nous a lancé: 'Tout le monde croit en Dieu, n’est-ce pas ?', avec une sorte de regard accusateur", se rappelle Inbar. Pour elle, ce moment a été une "sorte d’étape obligatoire à passer dans la vie", dont elle ne garde pas un souvenir positif…

Pour Gali, il était inconcevable de se plier aux exigences de la rabbanoute: "Aller au mikvé pour m’y 'purifier', y lire des Tehilim (psaumes), c’est quelque chose de dépassé", estime la jeune femme. Elle énumère les nombreuses raisons qui l’ont décidée à refuser un mariage par un tribunal rabbinique: "La Ketouba (contrat de mariage, où l’homme inscrit le montant d'une dote pour sa fiancée selon la loi juive traditionnelle), les conditions du divorce (donné - ou non - par l’époux juif à sa femme), le statut de 'Agouna' (fait qu’une femme qui n’obtient pas l’accord de son mari pour le quitter, ne puisse pas se remarier), ça convient à certains, mais pas à Alon et moi !", conclut la jeune femme.

Mouvement israélien pour le judaïsme progressiste

Avec un mariage libéral, Gali et son mari ont pu écrire leur propre contrat de mariage, à quatre mains. Sous la houppa, ils se sont mutuellement bénis. Un privilège habituellement réservé à l’homme lors des mariages juifs traditionnels. "Chacun sa vision des choses. Mais il faut donner aux gens plus d’options !", poursuit la jeune mariée.

Exclusion ?

Une opinion que partage le rabbin libéral Uri Regev. A la tête de l’organisation Hiddush, il s’engage pour la liberté religieuse et l’égalité en Israël. "Le droit de se marier est l’une des libertés civiles universellement chéries", déclare-t-il à i24NEWS. "C’est le seul domaine dans lequel Israël s’exclut du pacte relatif aux droits civils et politiques (PIDCP)", précise le rabbin. "Et lorsque Benyamin Netanyahou s’exprime devant l’ONU ou lors d’événements publics, et qu’il présente Israël comme 'la seule démocratie au Moyen-Orient', il ment", affirme-t-il sans détour.

Dans son Projet de liberté de mariage dans le monde, Hiddush s’est penché sur la situation dans 194 pays situés aux quatre coins du globe, analysant différents critères de 'liberté d’union'. Suite à cette étude, l’organisation a classé Israël sur un pied d’égalité avec l’Iran, le Pakistan, l’Afghanistan ou encore l’Arabie saoudite. Car dans l’Etat hébreu, tout comme dans la majorité des Etats musulmans, les citoyens ne sont pas libres de se marier avec la personne de leur choix, et ce en raison de critères religieux.

Capture d'écran du site Internet de l'organisation Hiddush

Israël est la seule démocratie occidentale dans le monde à être classée de la sorte, à cause de ses restrictions sur le mariage.

Uri Reguev rappelle qu’en 1948, selon la déclaration d’indépendance d’Israël, c’est un Etat juif ET démocratique qui a été créé. "Aujourd’hui, le caractère religieux du pays empiète totalement sur les principes de liberté", regrette le rabbin.

Les chiffres fournis par Hiddush parlent d’eux-mêmes: selon un sondage effectué par l’organisation en juillet 2018, 70% des adultes juifs interrogés souhaitent que l’Etat d’Israël reconnaisse tous les mariages, qu’ils soient civils, réformés ou conservatifs.

Le rabbin précise également que "82% des Israéliens laïcs ne souhaitent pas se marier avec la rabbanoute".

Laura Jeanneau est journaliste pour le site d’i24NEWS en français

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