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Photojournalisme: quand les Israéliens capturent leur pays

Des clichés de photojournalistes israéliens lors de l'exposition World Press Photo 2018
Laura Jeanneau / i24NEWS

Montrer l'inquiétude qui se lit dans le regard d’un soldat à la frontière israélo-gazaouïe, l’ambiance explosive de la Knesset lors du vote d’une loi controversée, l’impuissance d'une communauté bédouine face aux bulldozers venus détruire son campement ou encore le lieu d’un attentat taché de sang après une attaque meurtrière en Cisjordanie, c’est le travail de terrain auquel s’attèlent les photojournalistes israéliens.

Depuis 13 ans, le meilleur de leurs travaux est mis à l’honneur lors de l’exposition “Edout Mekomit” - en français “Témoignage local” - qui se déroule en coordination avec l’organisation World Press Photo lors de son festival annuel.

“Le caractère unique de la photo documentaire tient dans le fait qu’elle capture l’exclusivité d’un événement incontrôlable dans lequel une histoire, que nos yeux ne voient pas, est révélée”, explique Ami Steinitz, conservateur de l’édition 2018 d’Edout Mekomit.

Cette année, le jury a décidé de décerner le prix de la “Photo de l’année” au franco-israélien Olivier Fitoussi.

Son cliché a été pris au sein du cénacle après le vote de la loi controversée sur l’Etat-nation à la Knesset. “La journée avait commencé à 16h, elle avait été longue et tendue”, raconte le photojournaliste à i24NEWS.

“On se demandait quels allaient être les retournements de situation… J’avais un sentiment inhabituel, il fallait que je trouve une poignée de main à photographier, quelque chose pour illustrer ce projet de loi, peu compris par la population”, poursuit-il.

“Vers 2h du matin, alors que le projet de loi venait d’être voté, Oren Hazan a saisi son téléphone et fait ce selfie aux côtés de Benyamin Netanyahou”, explique Olivier Fitoussi, qui capture alors la scène.

Olivier Fitoussi

Publiée dans le quotidien Haaretz, la photo a fait grand bruit au sein de la société israélienne. Le dessinateur Avi Katz a même caricaturé le cliché, d’après la dystopie de Georges Orwell, 'La Ferme des Animaux'.

Pour Olivier Fitoussi, le devoir du photojournaliste n’est cependant pas de porter un regard critique sur l’actualité. “Notre but, c’est de venir et de rapporter un fait qui s’est déroulé, de documenter, montrer des endroits auxquels les gens n’ont pas accès”, explique-t-il.

Une opinion que partage Marc Israel Sellem, photojournaliste pour le Jerusalem Post. “Il faut montrer la réalité sans la tronquer. Nous sommes les historiens d’aujourd’hui”, estime le franco-israélien.

“A l’époque, c’était les peintres qui étaient chargés de cela et il y avait une certaine interprétation dans leurs oeuvres. C’est quelque chose qu’il n’y a pas avec la photo”, explique le professionnel.

Spécificités israéliennes

L’un de ses clichés, pris dans l’implantation juive de Yitzhar, a obtenu le premier prix dans la catégorie “Société et Communauté” du concours Edout Mekomit 2018.

De nombreux habitants de cette localité sont connus pour être des membres du mouvement juif nationaliste des “Jeunes des Collines”. Ils ont mauvaise réputation, certains ayant commis des crimes racistes à l’encontre des Palestiniens.

“Le but de cette photo, c’est de montrer un autre visage des 'colons', qui sont vus comme des gens violents et en marge de la société, alors que ce n’est pas du tout le cas”, explique Marc Israel Sellem à i24NEWS.

Marc Israel Sellem

“La photo est très parlante: on voit le regard de la mère sur son enfant, et le père qui joue avec lui. Ils sont heureux, peuplent la Terre d’Israël, c’est leur but dans la vie”, poursuit le photojournaliste.

“Il faut montrer les clivages de la société, des côtés différents de populations qui sont peu connues, telles que les Arabes ou les ultra-orthodoxes”, explique Marc Israel Sellem.

“La haine naît de l’ignorance: tous les Palestiniens ne sont pas des terroristes et tous les Juifs ultra-orthodoxes ne vivent pas au dépend de l'Etat”, poursuit-il. “Si on arrive à faire cela, on aura réussi notre mission”, conclut le photojournaliste.

Alors qu’il se destinait à faire de la photo studio, c’est un événement marquant de l’histoire israélienne qui a donné à Olivier Fitoussi l’envie de devenir photographe pour la presse.

“J’étais sorti faire des photos avec un ami, un samedi après-midi à Jérusalem, lorsqu’une ambulance est passée, prenant la direction de la porte de Damas”, se rappelle le franco-israélien.

“Nous avons suivi le véhicule et sommes arrivés [dans le village palestinien] d’Abu Dis, où le mur de séparation était en train d’être construit. J’ai vu des gens faire passer un nouveau-né au dessus des briques qui venaient d’être montées, une grand-mère les escalader… J’ai eu le déclic”, confie-t-il à i24NEWS.

“Une bonne photo de presse, ce n’est pas celle qui est jolie ou qui possède une bonne composition, c’est celle grâce à laquelle on se pose des questions, celle où il y a des émotions”, estime Ohad Zwigenberg, dont l'un des clichés a été primé dans la catégorie “Sport” d’Edout Mekomit.

Cette photo montre la star du football israélien Yossi Benayoun au volant de son véhicule, en larmes. Venu pour jouer avec le Beitar Jerusalem, le sportif avait dû quitter le célèbre club suite à une dispute avec son propriétaire, Eli Tabib.

Ohad Zwigenberg

“Lors d’un trajet en taxi, un chauffeur m’a dit ‘Je me rappelle de ce moment’”, en parlant de ce cliché, explique Ohad Zwigenberg. “Le photojournaliste doit permettre d’ouvrir les conversations, le dialogue”, estime l’Israélien, qui publie son travail dans le quotidien Yediot Aharonot.

Liberté de la presse VS Fake news

Selon lui, le travail de photojournaliste a toutefois changé ces dernières années. “Lorsqu’il y a un attentat, vous aurez 100 personnes qui sortiront un appareil photos ou leur téléphone, la police elle-même le fera”, regrette-t-il. “Mais ça, ce n’est pas du photojournalisme, car la personne n’est pas objective”, estime-t-il.

“La liberté de l'information, l'opinion sur les réseaux sociaux et les chaînes d'information sont manipulées par la dissémination de fake news par des personnes privées, des organisations et certains pays”, explique quant à lui le conservateur de l’édition 2018 d’Edout Mekomit.

“Le photojournalisme permet de faire la contrebalance alors que de nombreux événements sont photographiés par des caméras de sécurité, des smartphones utilisés par les gens dans la rue, et que ces images circulent dans les médias”, poursuit Ami Steinitz.

“Le monde de la photo s’est démocratisé, ce n’est plus du tout la même chose”, confirme Marc Israel Sellem, qui explique qu’il faut toutefois “comprendre l’Histoire pour faire une bonne photo”.

“Dans un pays en conflit, le travail du photojournaliste prend toute son importance car il doit montrer ce qui est fait - ou non - pour régler les problèmes”, estime-t-il.

Marc Israel Sellem

“Le thème des fake news est de plus en plus présent, y compris en Israël”, estime de son côté Olivier Fitoussi. “Israël est une démocratie, et il faut que le pays reste une démocratie. C’est pour cela qu’il est important que des journalistes locaux continuent à couvrir les sujets d’actualités, tous les sujets”, insiste le photojournaliste.

“Le travail de ces photographes professionnels, qui opèrent dans la région et dans le monde en fournissant des images aux journaux et aux magazines 24h/24, tout au long de l’année, réalisant leur mission avec crédibilité et dévotion, ne reçoit pas le crédit et la reconnaissance méritée qu’il dessert”, estime Ami Steinitz.

“Dans le brouillard du ‘Vous ne trouverez rien car il n’y a rien à trouver’, Edout Mekomit 2018 se donne pour but de présenter une documentation illuminée de la culture humaine, pleine de contradictions, de dangers et de compassion”, promet le conservateur de l’exposition.

L’événement World Press Photo 2018 se déroule au Musée Eretz Israel de Tel-Aviv jusqu’au 2 février 2019.

Laura Jeanneau est journaliste pour le site d'i24NEWS en français

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