De Paris à Yad Vashem, le piano d’Ephraïm raconte une histoire familiale marquée par la Shoah
Ce piano droit, au bois sombre et aux touches usées, est l’un d’eux. Il a accompagné la vie d’une famille juive à Paris, survécu à la Shoah et conservé la trace de celui qui ne reviendrait jamais.

Déporté à Auschwitz, Ephraïm n’est jamais revenu. Plus de 80 ans après, son piano a traversé les frontières pour rejoindre Yad Vashem, en Israël. Un objet chargé de souvenirs, de douleur et d’espoir, devenu le symbole d’une mémoire transmise de génération en génération.
Il est des objets qui traversent les générations en portant une histoire que les mots peinent parfois à raconter. Ce piano droit, au bois sombre et aux touches usées, est l’un d’eux. Il a accompagné la vie d’une famille juive à Paris, survécu à la Shoah et conservé la trace de celui qui ne reviendrait jamais.
Au début du XXe siècle, Ephraïm quitte la Moldavie pour s’installer en France. Il vient y travailler et fonde une famille à Paris. Dans son appartement, le piano occupe une place particulière. Ephraïm y appose même sa signature, comme pour inscrire son nom dans cette nouvelle vie qu’il construit. Mais la guerre vient tout bouleverser. Lorsque les mesures antijuives sont instaurées, la famille se présente d’elle-même au commissariat. « On n’est pas spécialement religieux, mais on est juif. On n’a pas honte », raconte aujourd’hui Ester, sa petite-fille. Sur les papiers d’identité apparaît alors le tampon « Juif ». « Évidemment, à partir de là, ça a été la claque. Terrible. »
Puis vient l’obligation de porter l’étoile jaune. Ephraïm reste à Paris pour travailler, tandis que son épouse et leur fille Jeannine trouvent refuge dans le sud de la France. Lorsqu’il tente de les rejoindre, il est arrêté. Il passe par Mérignac, puis Drancy, avant d’être déporté à Auschwitz.
Durant sa détention, il continue d’écrire à sa famille, envoyant des cartes dans l’espoir de retrouver un jour les siens. Mais Ephraïm ne reviendra jamais. Son piano, lui, a survécu. Resté dans l’appartement familial, il est retrouvé intact. Pourtant, pour Jeannine, la fille d’Ephraïm et mère d’Ester, cet instrument devient aussi le symbole d’une blessure profonde.
Un jour, dans un magasin, elle entend une cliente raconter : « J’avais des Juifs qui étaient en location chez moi. Les Allemands les ont embarqués. Qu’est-ce que je vais faire de ce piano ? » Une remarque qui la bouleverse. Alors que des familles entières ont été déportées, cette femme ne semble préoccupée que par le sort d’un instrument abandonné. « Pour ma mère, ça a été terrible », se souvient Ester. « Ça a été pour elle le moment où tout a volé en éclats. »
À partir de ce jour, Jeannine ne touchera plus jamais un piano. Pendant des décennies, celui d’Ephraïm reste dans la famille, témoin silencieux d’une histoire marquée par l’absence. Jusqu’au jour où ses descendants décident de lui donner une nouvelle destination : Israël, et plus précisément Yad Vashem, le mémorial de la Shoah à Jérusalem.
« C’était tellement important de transmettre ce qu’a été la Shoah pour notre famille, confie Ester. À Yad Vashem, ce sera vraiment une possibilité de le transmettre à beaucoup plus de personnes. »
Au mémorial, chaque objet recueilli raconte un destin. Les équipes écoutent les témoignages des familles, reconstituent les parcours et découvrent parfois des éléments jusqu’alors inconnus des descendants. Le piano d’Ephraïm rejoint ainsi une collection de quelque 40 000 objets, autant de « témoins silencieux » de la Shoah.
Pour assister à cette nouvelle étape, Ester est venue accompagnée de ses petites-filles. Devant le piano, elle leur raconte en hébreu le parcours de leur arrière-arrière-grand-père, de Paris à Auschwitz, puis celui de son instrument jusqu’à Jérusalem. « C’est très émouvant, le piano est très impressionnant, confie l’une d’elles. C’est chouette que notre grand-mère soit là pour nous raconter l’histoire. »
Pour Ester, cette visite fait ressurgir des souvenirs familiaux qu’elle n’a pas vécus directement, mais dont elle a profondément ressenti le poids. « C’est un des symboles presque uniques qu’il nous reste de toute cette période, que nous n’avons pas vécue, mais que nous avons ressentie. »

Un geste de sa petite-fille a particulièrement marqué cette journée. Alors qu’Ester lui montrait l’étoile jaune portée autrefois par Jeannine, l’aînée l’a spontanément posée sur son cœur. « Waouh. Ça m’a fait revenir en arrière. C’était un choc. » Cette petite-fille a déjà servi dans l’armée israélienne. Ses deux cadettes doivent, elles aussi, effectuer leur service cette année. Pour leur grand-mère, les voir grandir en Israël, libres de vivre pleinement leur identité juive, donne une résonance particulière à l’histoire d’Ephraïm.
« Être fier d’être israélien, fier d’être juif, avoir dans le sang toute cette histoire… Elles sont pleines de joie de vivre. C’est une victoire sur le mal personnifié. » Ester aime imaginer qu’Ephraïm peut voir ce que sa famille est devenue. « Il doit être avec nous, d’une certaine façon. On continue. » Et pour résumer ce chemin parcouru depuis la déportation de son grand-père, elle prononce trois mots en hébreu : « Am Israël Haï ». Le peuple d’Israël est vivant.
D'après le reportage de Déborah Benayoun pour i24NEWS.
