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Yossi Taïeb (Shas) : « Manifester contre l’armée est une profanation de D.ieu »
"Avant, les Juifs montaient en Israël par sionisme, par amour du pays. Aujourd’hui, le moteur, c’est souvent le manque de sécurité. Des communautés entières se demandent quoi faire".

À huit jours des législatives du 27 octobre, la conscription des orthodoxes reste l’un des sujets les plus explosifs de la campagne. Né à Paris, ancien combattant de la brigade Givati et député du Shas, Yossi Taïeb défend une ligne claire : celui qui n’étudie pas sérieusement à la yeshiva doit servir. Entretien.
Vous êtes arrivé en Israël adolescent. Quelle place l’armée a-t-elle eue dans votre parcours ?
Je suis monté une première fois en 1996 avec ma famille, puis une seconde fois en 1997. Deux mois plus tard, en novembre 1997, je m’engageais. Au début, j’avais du mal à trouver ma place : la langue, la mentalité, pas d’amis. J’ai pris la décision de faire mon service, et j’en garde de très bons souvenirs. J’ai servi dans une unité d’élite de Givati, au Liban et à Gaza, pendant deux ans et huit mois. Tout homme qui sert son pays en est fier. C’est un mérite de servir sa patrie.
Votre père a lui aussi servi deux fois...
Il avait fait son service en France, chez les parachutistes. Il est monté en Israël en 1974, après la guerre de Kippour, et a décidé de refaire son service dans les blindés alors que rien ne l’y obligeait. Il a même vécu dans un kibboutz. C’est sans doute ce qui m’a donné envie de m’engager à mon tour. Aujourd’hui, trois de mes frères sont réservistes, et le quatrième a terminé son service il y a environ six mois comme secouriste à Gaza, au sein du bataillon Netzah Yehuda.
Torah et armée sont-elles contradictoires ?
Non. On a parfois l’impression que celui qui étudie la Torah est contre l’armée, et que celui qui est à l’armée est contre l’étude. Je pense que chacun a son rôle. L’étude de la Torah a protégé Israël pendant des millénaires et continue de le protéger. Mais je le dis clairement, et mon parti le dit aussi : celui qui n’étudie pas à la yeshiva doit aller servir son pays, dans l’armée ou par un service civil. En parallèle, l’armée doit garantir que celui qui entre orthodoxe en ressorte orthodoxe.
Qui décide si un jeune étudie vraiment ?
C’est la question clé. Pour moi, ce sont les responsables de yeshivot, qui connaissent leurs élèves. Ils savent qui veut sincèrement étudier et poursuivre de grandes études rabbiniques, et qui n’est pas fait pour cela.
La loi adoptée sous Ben Gourion prévoyait un report du service, pas une exemption : tant que tu étudies sérieusement, tu repousses ton service. Le jour où tu n’étudies plus, tu y vas. Naître d’une mère orthodoxe ou porter une kippa noire ne donne droit ni à un report ni à une exemption.
L’armée a lancé des arrestations de réfractaires. Est-ce la bonne méthode ?
Je pense que c’est la mauvaise décision. Ces arrestations n’ont permis d’enrôler qu’une poignée de soldats, on peut presque les compter sur les doigts des deux mains. Pendant dix ans, des milliers de jeunes orthodoxes qui n’étaient pas à la yeshiva travaillaient comme serveurs, dans des pizzerias.
L’armée connaissait leurs noms et n’a presque rien fait pour créer des programmes adaptés. Avec une opposition responsable, on aurait trouvé des compromis. Beaucoup avaient d’ailleurs été faits dans la dernière loi préparée au sein de la commission des Affaires étrangères et de la Défense.
Vous êtes ancien combattant, votre fils étudie à la yeshiva. Cela vous touche quand on vous traite de lâche ?
Bien sûr. On a l’impression que je suis contre l’armée, que je ne suis pas sioniste, alors que c’est tout le contraire. Quand mon fils est entré à la yeshiva, je lui ai dit : soit tu étudies sérieusement, soit je serai le premier à t’envoyer à l’armée. Il a pris sa décision.
Pendant la guerre, mon frère, qui entrait à Gaza, a appelé mon fils pour lui dire d’étudier comme il faut. Mon fils lui a demandé les noms de tous ses camarades, pour que toute la yeshiva prie et étudie pour eux. Dans ma famille, ces choses ne sont pas contradictoires.
Des jeunes orthodoxes crient : « Plutôt mourir qu’aller à l’armée. » Votre réaction ?
C’est horrible. C’est un manque d’éducation, un manque d’amour envers la terre d’Israël, la Torah d’Israël et le peuple d’Israël. Si quelqu’un avait dit cela à côté de moi dans une manifestation, je crois que je lui aurais mis un revers. Ce n’est pas le judaïsme dans lequel j’ai grandi, ni celui du Rav Ovadia Yosef, ni celui des rabbins ashkénazes.
Personne ne peut se permettre de telles phrases alors que des amis, des familles ont sacrifié leur vie. Je pense à Rony Ganizat, le frère de mon ami Jérémy, et à tous les francophones tombés depuis le 7 octobre.
En France, j’avais des amis ashkénazes, séfarades, pratiquants ou non, et même de gauche. On a toujours vécu ensemble.
Et les manifestations ultra-orthodoxes contre l’armée ?
Il faut faire la différence : ce n’est pas tout le public orthodoxe qui pense ainsi. C’est une minorité infime qui fait énormément de bruit. Un grand rabbin l’a encore rappelé samedi soir : sortir manifester contre l’armée, et tenir de tels propos, c’est une profanation de D.ieu.
Vous avez assisté à presque toutes les funérailles de soldats francophones. Pourquoi ?
J’ai demandé à mon équipe de bouleverser mon agenda chaque fois qu’il y avait des funérailles, pour des soldats francophones comme pour des soldats israéliens. Je représente ce public. Ce n’est pas quelque chose dont on doit me remercier : c’est normal. Si je ne l’avais pas fait, ça aurait été très grave.
Le 7 octobre vous a-t-il changé ?
Il a bouleversé ma vision de la société israélienne. Depuis, j’ai décidé de regarder les 95 % qui nous rassemblent et de mettre de côté les 5 % qui nous séparent. En France, j’avais des amis ashkénazes, séfarades, pratiquants ou non, et même de gauche. On a toujours vécu ensemble. C’est ce que le judaïsme francophone peut apporter à Israël : « On ne pense pas pareil, mais on est un seul peuple. »
Je m’engage à tout faire pour mettre en place des structures qui accueillent les Juifs de France et de la diaspora, spirituellement mais aussi matériellement
Vous avez enseigné à l’école Ozar Hatorah de Toulouse. Que ressentez-vous face à l’antisémitisme en France ?
J’y étais de 2006 à 2008, et j’étais chaque matin à l’entrée de l’école avec mes enfants. Ma fille Michal était dans la classe de la petite Myriam Monsonego, qui venait jouer à la maison. L’attentat a été un coup de poing, je ne m’attendais pas du tout à ça. Quand je vois, quatorze ans plus tard, des jeunes manifester dans les rues de Paris avec un maillot portant le nom de Merah, ça me met en colère. Mais ça me pousse aussi à en faire plus.
L’antisémitisme augmente en France et en Europe, et malheureusement, ça va continuer. Avant, les Juifs montaient en Israël par sionisme, par amour du pays. Aujourd’hui, le moteur, c’est souvent le manque de sécurité. Des familles, des communautés entières se demandent si elles peuvent encore imaginer l’avenir de leurs enfants et petits-enfants en France.
Pourront-ils étudier à l’université ? Aller à la synagogue le Shabbat avec une kippa ou le talit à la main ? Mais l’alyah n’est pas une fuite. Il ne faut pas paniquer. Il faut bien réfléchir, préparer son alyah, et ne pas monter sur un coup de tête.
Je m’engage à tout faire pour mettre en place des structures qui accueillent les Juifs de France et de la diaspora, spirituellement mais aussi matériellement, pour qu’ils s’intègrent de la meilleure façon.
Vous avez rencontré le ministre français des Affaires étrangères, Jean-Noël Barrot, le 7 octobre dernier. Que lui avez-vous dit ?
Il m’a assuré que le soutien de la France à Israël était inconditionnel. Je l’ai remercié, mais je lui ai dit que les mots, c’est bien, et qu’on attendait des actes : de la sécurité pour la communauté juive de France, et un soutien à Israël sur les plans économique et sécuritaire. Je l’ai senti sincère, même si nos visions diffèrent, notamment sur la Judée-Samarie.
Une prépa militaire pour les jeunes orthodoxes francophones, c’est envisageable ?
On a commencé à y travailler il y a six mois. L’idée est de créer des structures qui accueillent les olim de France et permettent aux jeunes orthodoxes qui le souhaitent de se préparer à l’armée tout en gardant le judaïsme dans lequel ils ont grandi.
