Léa Hanoune, une voix contre le silence
Avocate et présidente de l’Union des étudiants juifs de France, Léa Hanoune retrace un parcours né d’un refus : celui de laisser le silence gagner.

De la tuerie d’Ozar Hatorah au 7 octobre 2023, un même refrain : ne jamais se taire.
Mars 2012. Léa Hanoune est en classe de sixième quand son collège observe une minute de silence après la tuerie de Toulouse, où trois enfants et un enseignant ont été assassinés devant l’école juive Ozar Hatorah. Dans sa classe, un élève refuse de s’y associer.
Face à lui, son professeur de sport, « complètement démuni », ne sait que répondre. « Il a juste dit : “Mais ce sont les consignes de l’école” ». Léa, elle, ne s’en contente pas. « Je suis allée expliquer à cet élève et à d’autres pourquoi c’était important de faire cette minute de silence ».
Quatorze ans plus tard, celle qui osait prendre la parole au collège préside depuis le mois de juin dernier l’une des principales organisations étudiantes juives du pays.
De la Côte d’Azur à la capitale, l’apprentissage de l’indépendance
Née et élevée à Nice, Léa grandit auprès de parents investis dans la vie de la communauté juive. Elle fréquente les Éclaireuses et Éclaireurs israélites de France, mouvement de scoutisme juif, tout en suivant sa scolarité dans le public. À 17 ans, son baccalauréat en poche, elle rejoint Paris pour suivre un double cursus à Sciences Po et à la Sorbonne.
À Paris, elle plonge dans la vie associative étudiante et s’engage autour d’Israël. Pourtant, quelque chose ne colle pas. « Parfois on se sent un petit peu tiraillé entre son identité juive et les combats qu’on veut porter, explique-t-elle. Je n’avais pas vraiment trouvé d’espace où m’épanouir ».
Le déclic viendra à la fac. En mars 2018, Mireille Knoll, 85 ans, est assassinée à Paris, un crime dont la justice retiendra le caractère antisémite. À Tolbiac, le campus reste bloqué pendant des semaines. Le local de l’UEJF est saccagé, des inscriptions antisémites apparaissent sur les murs.
« Je me suis dit : une vieille dame juive a été tuée, et on attaque le local de l’UEJF. Il y a vraiment quelque chose qui s’est réveillé en moi ».
La rencontre avec l’UEJF
Pourtant, son engagement au sein de l’organisation tardera un peu. Après une année d’études à Sydney, elle rentre à Paris avec une idée en tête : trouver enfin un lieu où porter ses convictions et vivre pleinement son identité. « Être fière d’être juive, d’être sioniste », résume-t-elle.
C’est en pleine pandémie que la rencontre a lieu. Isolée dans la capitale, elle découvre le dispositif de logement mis en place par l’UEJF pour héberger des étudiants pendant les restrictions sanitaires. « J’étais une étudiante un peu isolée, seule à Paris ». Elle y rencontre les militants, mais surtout une certaine idée de l’engagement : celle d’un collectif présent quand tout vacille. « C’est ça aussi la force de l’UEJF : être vraiment là dans les périodes de crise ».
Son engagement prend rapidement de l’ampleur. Elle rejoint le bureau de Samuel Lejoyeux comme trésorière, avant de se voir confier les relations presse. Jusqu’à ce samedi d’octobre 2023, où tout bascule.
7 octobre : « un réveil identitaire et militant »
Quelques heures après les premières images de l’attaque du Hamas, Léa Hanoune retrouve des dizaines de militants dans les locaux de l’UEJF. Il faut organiser les premiers rassemblements, répondre aux médias, et déjà soutenir des étudiants qui signalent des messages antisémites ou négationnistes.
« Dès le lendemain, on avait peut-être un appel tous les quarts d’heure d’étudiants juifs qui avaient peur d’aller en cours, qui avaient reçu des remarques antisémites sur les réseaux sociaux ou à la fac ». Certains ne veulent plus remettre les pieds à l’université. D’autres disent avoir perdu des amis.
Dans les semaines qui suivent, l’UEJF voit affluer des étudiants de toute la France, y compris de villes où la présence juive est minime. De nouvelles sections naissent, à Orléans, à Tours, dans des écoles d’art. Léa Hanoune parle d’un réveil à la fois identitaire et militant : « Les étudiants juifs ont voulu peser face à une double menace existentielle : la menace parce qu’on a voulu tuer des Juifs, mais aussi une menace sur Israël, parce qu’on a touché à l’intégrité de ce territoire qui est notre État refuge ».
« Le repli sur nous-mêmes, voilà le risque »
Pour autant, la présidente refuse d’enfermer son organisation. C’est même le fil conducteur de son mandat : défendre les étudiants juifs sans cesser de dialoguer avec les autres.
Quelques semaines après le 7 octobre, la convention nationale de l’UEJF, à Marseille, accueille des associations antiracistes et issues des quartiers. L’organisation multiplie depuis les « tables du dialogue » dans les universités, les voyages en Israël et en Pologne, les rencontres avec des Israéliens juifs et arabes. Des rescapés du festival Nova viennent même témoigner devant des étudiants non juifs.
« Les étudiants juifs aspirent simplement à vivre leur identité, à être juifs, à être sionistes et à étudier dans de bonnes conditions. Ils ont besoin d’un espace où vivre cette identité sans se replier sur eux-mêmes. »
Forte de plusieurs dizaines de sections, l’UEJF intervient aussi auprès des plus jeunes. Des binômes vont dans les classes déconstruire préjugés racistes, antisémites et sexistes, et les réactions peuvent parfois surprendre : « Parfois, des élèves nous disent : “Mais il y a encore des Juifs en France ? Ils n’ont pas tous été tués pendant la Shoah ?” ». Pour elle, la preuve que ce travail de sensibilisation reste indispensable.
« Parlez, défendez les Juifs »
Sur le plan politique, sa ligne est sans détour. La France insoumise est à ses yeux « une menace énorme pour les étudiants juifs » dans les universités, et une partie de l’extrême gauche cible et assigne, selon elle, les étudiants sionistes.
Mais pas question de ménager l’autre bord : « L’extrême droite, on l’a vu avec les récentes révélations, reste encore une menace pour les Juifs de France », estime-t-elle, jugeant qu’elle « n’a pas rompu avec son héritage ».
C’est surtout à une autre catégorie que Léa Hanoune veut s’adresser : celle des témoins. Cette « majorité qui se tait » et qui hésite à défendre publiquement les étudiants juifs, par peur de devenir à son tour une cible. « Notre rôle, c’est d’être là pour dire à ces gens : parlez, défendez les Juifs. »
Le message vaut aussi pour les présidents d’université, les proviseurs, les enseignants. « La peur doit changer de camp », martèle-t-elle.
« Ma plus grande formation, c’est l’UEJF »
Après Sciences Po, Léa Hanoune s’est spécialisée en droit international et en justice pénale internationale, avant d’effectuer un stage au Parquet national antiterroriste. Aujourd’hui avocate, elle met cette expertise au service de l’UEJF lorsque l’association décide de saisir la justice.
Pourtant, quand on lui demande ce qui l’a le plus construite, elle ne cite pas les amphis. « Ma plus grande formation et la plus grande expérience que j’ai acquise, c’est à l’UEJF ». Là, elle a appris à organiser, à convaincre, à porter des propositions jusque dans le bureau de députés et de ministres.
Reste la question de la peur, face à des cortèges hostiles à Israël. Elle ne parle pas de courage personnel, mais du groupe. « Ce qui fait la force du collectif, c’est que ça amène le courage. »
En mars 2012, une collégienne s’est levée pour expliquer pourquoi une minute de silence comptait. Aujourd’hui, c’est à toute une génération d’étudiants qu’elle demande de ne plus se taire.
