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Myriam Shermer : « L’élection d’El-Sayed est un très mauvais signal pour les juifs américains »
Selon Myriam Shermer, journaliste, spécialiste du système politique israélien, le revers électoral de Trump révèle une évolution inquiétante de la société américaine.

Comment expliquez-vous la défaite cinglante de Donald Trump et des républicains aux midterms ?
C’est une véritable sanction pour Donald Trump, qui n’a pas tenu ses promesses. Il s’était engagé à lutter contre la vie chère, mais aussi à ne plus entraîner les États-Unis dans des guerres lointaines, perçues comme inutiles par une partie des Américains. Or, la guerre contre l’Iran a précisément nourri ce sentiment. Du point de vue israélien, comme de celui du peuple iranien, cette guerre était importante et nécessaire. Mais l’opinion publique américaine n’en a pas compris les enjeux. Il y a eu une véritable erreur de pédagogie de la part de l’administration Trump, qui n’a su convaincre ni les Américains ni les Européens de la nécessité de cette intervention.
La victoire d’Abdul El-Sayed dans le Michigan illustre-t-elle ce désaveu ?
Absolument. Beaucoup s’attendaient à ce qu’Abdul El-Sayed soit battu dans le Michigan. Or, c’est l’inverse qui se produit, même si le scrutin reste serré. C’est un très mauvais signal, tant pour Israël que pour l’avenir des Juifs américains. Cela montre que les démocrates n’ont renoncé ni à leurs figures les plus radicales ni à leur flirt avec les clichés antisémites. Cette victoire rappelle, par certains aspects, la dynamique de La France insoumise en France.
Les Juifs américains se retrouvent aujourd’hui dans une situation qui ressemble de plus en plus à celle des Juifs européens
Ce résultat traduit-il une évolution profonde de la société américaine ?
Il faut rester prudent : il s’agit d’une élection locale, dans un seul État. Mais ce résultat révèle un véritable appétit pour une politique progressiste, sociale-démocrate, qui se veut proche du peuple. Des électeurs juifs ont d’ailleurs voté pour El-Sayed, comme ils l’avaient fait pour Mamdani. Cela montre que les préoccupations économiques et sociales peuvent prendre le dessus sur les inquiétudes liées à l’antisémitisme. Une nouvelle génération politique émerge, beaucoup moins réticente à instrumentaliser les préjugés antijuifs. C’est une évolution qu’il serait dangereux de sous-estimer.
Quelles peuvent être les conséquences pour les Juifs américains ?
C’est sans doute l’aspect le plus préoccupant. Les Juifs américains se retrouvent aujourd’hui dans une situation qui ressemble de plus en plus à celle des Juifs européens. Ils se sentent davantage seuls, abandonnés, et prennent conscience qu’ils font face à une nouvelle génération de responsables politiques prêts, lorsque cela les arrange, à jouer sur les préjugés antisémites. Ce qui constituait autrefois un tabou ne l’est plus nécessairement. Depuis le 7 octobre, leur sentiment de sécurité s’est profondément fragilisé. Ils sont nettement moins à l’aise dans ce pays qui leur avait pourtant permis de s’épanouir. Et ce malaise risque de s’accentuer à mesure que ces nouvelles figures politiques gagneront en influence.
Faut-il craindre un éloignement durable entre Washington et Israël ?
Ces élections ne permettent pas de prédire l’issue de la prochaine présidentielle. Nous parlons encore de scrutins locaux. Mais ils révèlent une évolution préoccupante du paysage politique américain. La sanction contre Trump est réelle, tout comme le changement de génération au sein du leadership politique. Cette transformation risque, à terme, d’éloigner davantage les États-Unis d’Israël, mais aussi de leurs propres citoyens juifs. C’est ce qui rend ces résultats particulièrement inquiétants.
Trump pourrait poursuivre ses ambitions au Moyen-Orient, indépendamment des conséquences électorales pour son parti
Ces résultats pourraient-ils modifier la politique de Donald Trump à l’égard d’Israël ?
Pas nécessairement. Trump restera président jusqu’en 2028 et ne peut pas briguer de troisième mandat. Ces résultats ne changent donc rien à son avenir électoral personnel. En revanche, deux scénarios sont possibles.
Dans le premier, Trump considère qu’il n’a plus rien à perdre et décide de se concentrer sur la politique étrangère. Historiquement, les fins de second mandat sont souvent marquées par des cohabitations difficiles avec le Congrès. Les présidents cherchent alors à laisser leur empreinte sur la scène internationale. Trump pourrait donc poursuivre ses ambitions au Moyen-Orient, indépendamment des conséquences électorales pour son parti.
Dans le second scénario, les républicains, paniqués à l’idée de perdre la présidentielle de 2028, exigent un recentrage sur la politique intérieure. Ils pourraient pousser Trump à abandonner ses aventures iraniennes pour se concentrer sur le pouvoir d’achat et les préoccupations des Américains.
Toute la question est de savoir si Trump acceptera de privilégier les intérêts de son parti ou s’il choisira de poursuivre son propre projet historique.
Quelles seraient alors les conséquences concrètes pour Israël ?
Donald Trump accorde une importance considérable à son héritage historique. Il se voit comme un artisan de paix au Moyen-Orient, capable de réconcilier les religions et de transformer durablement la région. Cette ambition, certainement teintée de mégalomanie, est essentielle dans sa vision de lui-même.
Son objectif majeur reste l’élargissement des accords d’Abraham, notamment à l’Arabie saoudite. Pour lui, une normalisation entre Israël et Riyad représenterait un accomplissement historique. Mais il considère que cette transformation passe aussi par la chute du régime des mollahs en Iran. Pendant longtemps, les monarchies du Golfe ont hésité à se rapprocher d’Israël par crainte de représailles iraniennes. Or, ces craintes se sont concrétisées avec les attaques iraniennes visant directement des monarchies du Golfe. Trump se retrouve donc face à une équation difficile : poursuivre la confrontation avec l’Iran pour tenter de remodeler le Moyen-Orient, ou réduire l’engagement américain dans la région afin de répondre aux attentes de son électorat.
J’ai tendance à penser que Trump, étant Trump, choisira son propre héritage historique et dira à son parti de se débrouiller. Mais cela dépendra aussi de l’identité des hommes forts de son administration et des rapports de force internes.
Pour Israël, l’incertitude est donc réelle. Ces élections constituent un signal inquiétant à long terme, sans annoncer nécessairement un désengagement immédiat des États-Unis. Tout dépendra de l’arbitrage de Trump entre les pressions politiques intérieures et son ambition de rester dans l’histoire comme celui qui aura transformé le Moyen-Orient.
Myriam Shermer, Knesset 2026, Comprendre la société israélienne, Hermann Éditions
